Repousser les frontières
En 1994, l’écrivain italien Alessandro Baricco imaginait un pianiste de génie né à l’aube du XXe siècle sur un paquebot dont il refusait obstinément de descendre.
Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento avait traversé toutes les mers du monde dans la sérénité d’une coque en acier et d’une existence rythmée par les 88 touches de son instrument. Débarquer signifiait pour lui se confronter au vertige des choix infinis et des territoires inconnus. Une liberté sans contours qu’il ne parviendra jamais à affronter, préférant demeurer et mourir à bord de son navire.
D’autres, au contraire, ont préféré voir dans la limite une contrainte à la connaissance et au progrès, et donc une invitation à la dépasser. Une montagne appelle son ascension, un océan sa traversée, le ciel son exploration. Même l’infiniment petit n’échappe pas à cette curiosité : nous avons ouvert les cellules, déchiffré l’ADN, exploré le cerveau et entrepris de réparer ce que l’on pensait autrefois irréparable. Aujourd’hui, certaines des frontières que nous approchons sont d’une nature différente. L’intelligence artificielle en est sans doute l’illustration la plus spectaculaire. Ses effets sont déjà tangibles, puisqu’elle augmente déjà nos capacités d’analyse, de création et de connaissance, et ses promesses sont considérables. Mais à mesure que ses facultés et son rôle s’étendent, la question de la frontière se pose autrement.
L’innovation a toujours été ambivalente et porté sa part d’ombre. La technologie qui permet d’atteindre la Lune s’est développée dans le sillage des armes de guerre. La maîtrise du vivant permet de guérir tout en faisant naître de nouvelles questions éthiques. Avec l’intelligence artificielle, l’enjeu ne réside peut-être pas seulement dans ce qu’elle est ou sera capable de faire, mais dans la place que nous choisirons de lui accorder, dans des domaines qui relevaient jusqu’ici de notre seul jugement et de notre responsabilité.
Depuis Prométhée, le progrès se raconte volontiers comme la conquête de pouvoirs jusque-là hors de notre portée. Le feu, la machine, l’atome, le vivant : chaque avancée a redéfini ce dont l’être humain était capable, tout en l’obligeant à préciser l’usage qu’il souhaitait faire de ces nouveaux pouvoirs. L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette histoire, avec une singularité : elle touche désormais à des facultés que nous pensions plus intimement humaines : comprendre, créer, arbitrer. La frontière qui se déplace n’est donc peut-être plus seulement celle de nos capacités, mais celle de la place que nous voulons continuer à occuper.