« Le succès tient dans la capacité à reconnaître sa faillibilité »

Ancien procureur adjoint à Bari, où il était chargé des dossiers concernant la mafia, l’auteur de polar Gianrico Carofiglio vient de publier « Éloge de l’erreur et de l’ignorance », dans lequel il prône une tolérance envers l’échec. Conversation.

Voilà un titre d’ouvrage bien intrigant pour un ancien magistrat : Éloge de l’erreur et de l’ignorance (Éd. Rivages), ce n’était pas forcément ce qu’on attendait d’un homme dont la fonction soupçonne des mots-clés bien plus fermes, comme décider, guider, affirmer, condamner ou absoudre. Mais ce serait là une trop grande caricature, et à 65 ans, Gianrico Carofiglio a bien compris que le monde était bâti sur des coups de génie comme sur des erreurs heureuses. L’écrivain s’est ainsi permis un pas de côté par rapport aux romans policiers qui ont fait son succès en Europe, tous habités par sa quête permanente de sens et d’interrogations sur la condition humaine. L’erreur, l’échec, la divine ignorance : sa réflexion haut de gamme sur ce que nous sommes – et ne sommes pas – et ses pistes pour prendre un maximum de hauteur sans risquer la chute valaient bien une conversation. En français classique dans le texte, puisque l’auteur a appris notre langue tout seul, en lisant surtout Montaigne.

Vous avez côtoyé beaucoup d’enquêteurs lorsque vous étiez magistrat. Un métier fabuleusement important, mais il faut composer avec l’échec et l’ignorance en quasi-perma-nence, au moins au début des affaires ?
Une enquête commence toujours par un non-savoir. On avance avec de petits morceaux, des hypothèses fragiles, et le vrai défi, c’est d’accepter cette ignorance sans vouloir la combler trop vite. Bien sûr que l’instinct compte énormément, mais seulement s’il reste ouvert à la correction et aux changements d’avis. Sinon, il devient dangereux, et ça, je l’ai beaucoup vu au cours de ma carrière. Le métier d’enquêteur réclame d’incroyables qualités d’humilité, de modestie et de remise en question. Des qualités pas très naturelles chez l’être humain, mais qui sont celles des hommes forts et des femmes fortes. Les bonnes enquêtes sont faites d’erreurs, d’improvisation et de chance. L’une des différences entre les enquêteurs talentueux et les médiocres est d’en avoir conscience. Les meilleurs sont ceux qui savent utiliser le doute et l’erreur comme instrument de travail.

Les affaires d’Outreau et du petit Grégory ont profondément marqué la conscience collective française. Sont-ce deux exemples frappants de manque d’humilité, ou de peur maladive de l’échec, par ceux qui devaient mener la recherche de la vérité ?
Oui, clairement. Outreau, surtout, où une hypothèse faible s’est transformée en certitude absolue. Nous n’avons pas été capables de vérifier, de contrôler, de regarder de la bonne façon. Dans l’affaire du petit Grégory, c’est la pression médiatique qui a pris le dessus, sans aucun doute. Dans les deux cas, on n’a pas su dire : on ne sait pas. Quand la justice n’admet pas le doute, les dégâts humains sont énormes. Je l’ai constaté tellement de fois… Il faut toujours être capable de reconnaître son ignorance. Comme d’admettre le doute, regarder le monde de l’investiga-tion, je le répète, avec le doute. C’est ainsi qu’on peut vérifier la consistance de nos hypothèses. Plus généralement: le succès dans n’importe quel métier tient à la capacité à reconnaître sa faillibilité. C’est d’une importance capitale, mais, hélas ! toujours trop niée de nos jours.

Vit-on, selon vous, une époque où personne n’a pratiquement plus le droit de se tromper, sous peine d’être disqualifié ? Parce qu’il y a les réseaux, l’effacement et les condamnations lapidaires, ce qu’on voyait beaucoup moins à la fin du siècle précédent.
C’est surtout que le monde est devenu trop rapide. La tolérance s’en trouve réduite, et le doute est mal vu dans un monde qui ne sait pas décélérer quand c’est nécessaire. Le doute ralentit, le doute complique ; alors que la certitude rassure, même si elle est fausse. Beaucoup d’horreurs collectives ne viennent pas d’un manque d’intelligence, mais d’un excès de confiance.

Des gens incroyablement intelligents disent des bêtises sans nom; non pas malgré leur intelligence, mais à cause de celle-ci. C’est l’excès de confiance, on y revient toujours.

Gianrico Carofiglio, Auteur

Justement : pourquoi voit-on dans tous les domaines, autant d’affirmations péremptoires par des gens supposés intelligents (experts, essayistes) alors que le doute devrait toujours dominer ? L’orgueil masculin est-il à l’origine du mal ?
Il tient un rôle, bien sûr, surtout dans les cultures où l’erreur est vécue comme une honte. Le risque de stupidité concerne absolument tout le monde, et pas seulement les hommes… Le problème, c’est l’ego sans contrôle. Il est souvent renforcé par les institutions, la culture, les moyens d’information ; personne n’est épargné. Des gens incroyablement intelligents disent des bêtises sans nom ; non pas malgré leur intelligence, mais à cause de celle-ci. C’est l’excès de confiance, on y revient toujours. Beaucoup d’experts se trompent par narcissisme, parce qu’ils ont une trop haute opinion d’eux-mêmes et qu’ils ne mesurent pas leur propre degré d’ignorance.

Le doute et l’échec comme vertus universelles auraient pourtant dû s’imposer depuis longtemps, avec notamment tous ces témoignages de sportifs et d’entrepreneurs qui les ont surpas-sés. Espérez-vous qu’on puisse un jour changer la nature humaine, pour laisser l’ego et l’orgueil un peu plus loin derrière elle ? Non, je ne pense pas qu’on puisse changer la nature humaine au point d’éliminer l’ego, qui fait partie intégrante de ce qu’on est. C’est une question uniquement culturelle. On peut éduquer, on peut progresser sur l’absence d’orgueil, sur la volonté de se corriger sans humiliation. Pour revenir à vos allusions aux sportifs et aux entrepreneurs et leurs influences somme toute limitées : tout ça est une pratique difficile à accepter, n’est-ce pas ? Le doute fatigue. L’échec fait mal. Ils exigent un effort moral que nos sociétés encouragent peu, parce qu’elles ne les comprennent pas encore très bien. Sans compter celles qui sont très intolérantes à l’erreur… Au Japon, et à certains égards en France et en Italie, se tromper est associé à la honte, à la perte durable de crédibilité.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour être capable de penser ainsi et de vous en réjouir ?
Oh, ça a pris très longtemps (sourire)… Bon, comprendre était assez rapide, mais pour accepter, cela prend des années. Je suis tombé, tardivement, sur cette phrase de Confucius qui a tout changé : « Être catégorique est l’un des signes de la médiocrité ». Pour moi, qui n’avais jamais d’opinion arrêtée sur quoi que ce soit et qui en souffrais parce que j’étais prêt à changer d’avis sur tout, tout le temps, cette citation a agi comme un révélateur. Alors que pendant des années, j’avais tellement honte de la médiocrité que je me montrais catégorique sur des sujets où j’avais une certaine légitimité comme sur ceux où je n’en avais aucune. Confucius dit aussi qu’il faut une vie entière pour apprendre à aimer ses limites…

On apprend beaucoup de nos échecs, mais parfois, c’est juste un crève-cœur.

Gianrico Carofiglio, Auteur

Quel est votre échec essentiel, ou fondateur ?
J’en parle dans la postface du livre, justement. J’étais magistrat à Bari, à la fin des années 90, et j’avais passé un concours pour occuper un poste prestigieux au Conseil supérieur de la magis-trature. Je pensais obtenir le titre, puisque la commission avait proposé mon nom et que tout semblait réglé. Puis, pour des raisons politiques, cette décision n’a pas été ratifiée. Je l’ai reçu comme un échec, une vraie défaite. C’est à cause de cette déconvenue que je me suis mis à écrire mon premier roman, quelques mois plus tard. Sans ce revers, c’est une évidence, je ne serais pas écrivain aujourd’hui. Je n’en aurais jamais pris le temps.

La vie est-elle plus légère après quelques échecs, justement parce qu’on ne les craint plus ?
Oui, mais on n’est pas plus léger ou apaisé parce que l’échec est devenu agréable. C’est juste qu’il a cessé d’être une menace absolue. On vit avec moins de peurs.

Vous mettez échec et ignorance sur un même pied ? Ou l’un des deux vous semble-t-il plus « vertueux » que l’autre ?
Ce sont deux composantes de la vie qui sont liées, mais différentes. L’ignorance reconnue est souvent féconde, alors que l’échec ne l’est pas toujours. L’ignorance, c’est une question de regard. Ce n’est pas un défaut personnel, c’est une condition humaine. Plus on apprend, plus on mesure ce qu’on ne sait pas, et je trouve que c’est plutôt une bonne nouvelle. Là aussi, il m’a fallu plusieurs années avant de pouvoir l’apprécier. Je dis que c’est sans doute l’expérience la plus importante de ma vie : avoir fini par comprendre l’importance de l’ignorance, sa valeur positive. L’ignorance consciente est source de félicité, car on accepte sa condition et on regarde les opportunités d’apprendre, apprendre et encore apprendre comme quelque chose de merveilleux. Une vie ne suffira pas pour tout lire et tout apprendre, et heureusement !

Le sage qui aurait dit « j’ai la sagesse de celui qui ne sait pas », ça vous parle ?
C’est une définition parfaite, je n’ai rien à y ajouter.

Vous évoquez une nuance importante, tout de même : tous les échecs ne sont pas source d’apprentissage ou d’opportunité. Certains font mal, et c’est tout.
Certains échecs sont simplement douloureux, oui. Il faut se méfier des discours trop axés sur la positivité permanente. La maturité, parfois, c’est d’accepter un échec sans le transformer en leçon artificielle. On apprend beaucoup de nos échecs, mais parfois, c’est juste un crève-cœur. ■

Gianrico Carofiglio, Éloge de l’erreur et de l’ignorance, Éd. Rivages, 112 p.