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Interview de Jean Romain

L’émotion a pris le pas sur la raison.

Jean Romain, Philosophe, écrivain, député PLR au Grand Conseil genevois

Avez-vous le sentiment que l’exercice des libertés individuelles est devenu plus restreint ces dernières années notamment en Suisse ?

L’ensemble des libertés individuelles est en recul. On n’ose plus dire, chanter, ni écrire ce qui était encore possible il y a seulement vingt ans. Cela est dû notamment au basculement du politique vers une sorte d’éthique émotionnelle. Durant de nombreux siècles, les sœurs jumelles, éthique et politique, se partageaient à part égale le domaine de l’agir humain ; elles cohabitaient. Or le cycle de la prédominance du politique sur l’éthique débuta vers 1789. Tout fut d’un coup politique, et c’est ainsi que la politique s’est progressivement liée à l’idéologie. Ce cycle triomphant a duré deux siècles, jusqu’à la chute du mur de Berlin, jusqu’en 1989. A cette date a volé en éclats la toute-puissance idéologique d’un monde (le communisme) qui fut une référence, non seulement pour les intellectuels et les artistes de l’Est, mais aussi, à bien des égards, pour la culture de l’Ouest. Nous commençons à peine à mesurer dans toute son ampleur l’importance de ce cataclysme: l’émotion, cet universel de pacotille, a pris le pas sur la raison, et toute critique politique un peu vive est interprétée en termes d’agression.

Assiste-t-on selon vous à une mondialisation ou à une américanisation, y compris sur le plan du contrôle « en amont » des activités financières, des déplacements, etc. ?

Plus qu’à une volonté précise prétendant s’imposer, les gens ont intégré une sorte de censure anticipatrice ; souvent ils ont peur sans raison avérée, l’oeil de Caïn leur semble sur eux. On assiste à une infantilisation du monde, qui instille à tous la crainte de déplaire. Cela dit, les malversations financières planétaires inadmissibles ont attisé la méfiance. La pénalophilie rampante a ainsi trouvé dans l’affaire des grandes banques une alliée de poids.

La réalité sinistre du terrorisme justifie-t-elle des mesures de sécurité plus drastiques et plus invasives de la vie privée ?

Ce curseur tendu entre liberté et sécurité, deux notions inversement proportionnelles l’une à l’autre, tout Etat responsable se doit de le déplacer en fonction de la situation. Rien ne devrait être figé une fois pour toutes. A certains moments, la restriction des libertés est évidemment nécessaire. Tout le jeu consiste, lorsque certaines menaces diminuent, à revenir vers plus de liberté. Un juste équilibre est à ce prix.

La Suisse souffre-t-elle d’un excès de bureaucratie ?

Parce que le monde s’est uniformisé après la chute du communisme, ce monde est devenu plus instable. A tous les niveaux, la bureaucratie est maintenant excessive et elle l’est souvent à mauvais escient : on pense à tort que plus on complique, plus on paraît sérieux. Il est nécessaire de surveiller attentivement certains secteurs et certaines personnes, mais le danger est manifeste : la complexification excessive opacifie ce qu’on comptait mesurer plus clairement.

En tant que parlementaire, que pouvez-vous faire en vue d’un « choc de simplification » ?

La gestion de l’Etat nécessite une sérieuse simplification. Quantité de lois seraient à même de soutenir cet allègement, mais il n’est pas aisé de convaincre que l’efficacité passe par la simplification, par exemple lors de dysfonctionnement de cadres ou en vue de corriger cette pratique qui réagit trop lentement lors des diverses oppositions.

Quel est le rôle de l’éducation, et notamment de l’école, pour donner aux citoyens les moyens et l’envie de défendre leurs libertés ?

On n’éduque pas avec des mots. Ce ne sont pas les théories sur les libertés individuelles qui suffisent à les faire aimer ou respecter. Il faut les exercer, et toute la difficulté est là. Le rôle de l’école, d’une part, et de l’éducation, de l’autre, est de montrer par l’exemple le lien organique qui articule la liberté sur la responsabilité. Or en allégeant exagérément les devoirs au profit des seules libertés, on a faussé le jeu de ceux qui s’occupent d’éducation. L’époque a appelé cela la permissivité. Cet unilatéralisme libertaire féconde trop d’illusions adolescentes.

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