Mon Goncourt doit aussi rejaillir sur la Suisse
Née en Roumanie en 1954, l’auteure et metteuse en scène Anca Visdei a vécu l’exil, d’abord à Lausanne puis à Paris. Ayant fait de la langue française son expression artistique, elle fut couronnée, en 2025, par le Prix Goncourt de la biographie pour son livre consacré à son compatriote Emil Cioran.
L’Europe comme théâtre des opérations. Anca Visdei est née roumaine, avant de perdre sa nationalité (elle la retrouvera après la chute du Mur) en raison de son exil en Suisse à 19 ans, pays de secours pour lequel elle conserve une reconnaissance aussi émue qu’éternelle. Paris l’accueillera ensuite dès 1980, pour une vie professionnelle ambitieuse : journalisme, écriture de pièces de théâtre, romans et biographies, plus foule d’autres projets. Le plus impressionnant ? Sa maîtrise de la syntaxe et la richesse de son vocabulaire, à donner des complexes à mille et un écrivains, elle qui a embrassé le français seulement à l’approche de la vingtaine. Au printemps 2025, elle a aussi décroché le Prix Goncourt de la biographie après avoir escaladé un monument qu’on croyait inaccessible : Emil Cioran, le plus parisien des penseurs roumains, qu’elle a croqué dans toute sa splendeur et sa complexité (Cioran ou le gai désespoir, Éd. l’Archipel), en éclairant les dernières zones d’ombre qui enveloppaient ce personnage à part. Entretien avec une femme au caractère hors du commun et à l’énergie dévastatrice.
À quoi ressemblerait le monde selon Anca Visdei ?
On n’ira pas jusqu’à dire qu’il s’agirait du monde selon les Bisounours, mais le monde comme je l’aimerais, ce serait celui qui ne ferait pas de différences selon les catégories habituelles – homme-femme, vieux-jeune, socialement élevé ou misérable. Un monde dans lequel chacun se reconnaît dans les souffrances de l’autre, sans hésiter.
Un monde où chacun participerait au triomphe de l’autre, sans jalousie ni envie, car nous sommes égaux dans nos différences qu’il ne faut pas nier. Mon monde ressemblerait à ça : une sorte d’empathie où on jouit des victoires de chacun, et où on partage des solutions à ses problèmes.
Cette envie de monde presque merveilleux vous a-t-elle toujours accompagnée ?
Je crois surtout que je suis extrêmement paresseuse, ce qui fait que j’ai conservé pour toujours les valeurs et les joies de mon enfance – peut-être la meilleure chose à garder pour un artiste. Je n’ai jamais changé et si j’ai un vague à l’âme, alors je lis Épictète et je fais la différence entre les choses qui dépendent de nous et les autres. Le monde idéal ne dépend pas de moi, mais rien ne m’empêche de l’imaginer. Si je suis seule, ça me va très bien ; mais si quelqu’un arrive, alors je le prends comme une chance inouïe.
Vous étiez réfugiée en Suisse à une époque où l’accueil de l’autre semblait tomber sous le sens en Europe occidentale, du moins c’est l’idée que certains peuvent s’en faire. Alors qu’aujourd’hui, ce statut provoque autant de colère que de compassion.
Quand je suis arrivée en Suisse en 1973 avec mon père, on nous a d’abord accusés d’être des réfugiés économiques. Heureusement, ma mère restée en Roumanie nous a envoyé un article de La Roumanie Libre où mon père était traité de « dernier des Mohicans », ce qui voulait dire le dernier capitaliste du pays, car il construisait des maisons. Sans ce journal qui l’accusait d’être un horrible homme d’argent, nous n’aurions sans doute pas obtenu notre statut de réfugiés politiques. Donc l’accueil universel de l’époque auquel vous faites allusion n’était pas une réalité. Mais je ne m’exprimerai que sur mon refuge politique à moi, à l’époque de Das Boot ist voll, (La barque est pleine), film de 1981 sur le thème de l’immigration. On savait tous les deux qu’on risquait d’être renvoyés en Roumanie alors qu’au moment de notre départ, les fonctionnaires à la frontière avaient dit à mon père : « Si vous n’étiez pas riche, vous auriez fini en prison et votre fille violée… » Mon père a été ouvrier à la chaîne pendant six mois, puis architecte à la Ville de Lausanne. Moi, je vendais des parapluies aux magasins Innovation et des objets ménagers à La Placette avant d’obtenir une bourse pour mes études. J’ai une gratitude éternelle pour la Suisse, et je dis toujours que la parenté est une loterie. Si votre mère biologique ne vous aime pas alors que vous l’aimez, si vous avez la chance de trouver une mère adoptive qui, elle, n’a aucun intérêt particulier et vous choisit, vous avez gagné deux fois : l’amour et la filiation. La Suisse est cette mère adoptive, sans parler du fait qu’elle m’a aussi donné ma langue d’écriture. Ce Prix Goncourt de la biographie doit aussi rejaillir sur la Suisse.
A-t-on une vision du monde forcément différente quand on naît en Roumanie, qu’on se réfugie en Suisse, puis qu’on s’exile à Paris ?
Je suis très triste de devoir, pour une fois, ne pas vous répondre et juste vous donner une citation : soit la chanson La ballade des gens qui sont nés quelque part, de Georges Brassens, où il évoque les imbéciles heureux fiers de leurs villages. Car les lieux de naissance ne font aucune différence. Si on veut en faire une distinction historique ou géographique, c’est qu’on a vraiment besoin d’une béquille et qu’on n’est pas un être humain qui marche sur ses deux jambes. « Quand on est con, on est con », avait aussi écrit le grand artiste.
On vous le demande autrement alors. N’êtes-vous pas du tout « habitée » par ces sauts de puce et ces changements d’idiome ?
Alors là, le problème est différent. À 14 ans, j’étais déjà écrivain en roumain, et j’adorais ma langue d’écriture, comme tout véritable auteur. Donc la rupture avec la Roumanie a été une rupture de la langue. Tout le reste, et notamment les êtres humains, je me répète, ça ne change rien. Les gens auront à l’avenir de plus en plus de racines aériennes. Si on veut vivre comme une chèvre avec son licou, des-tinée à naître et à mourir dans le même parchet, eh bien, pour moi, c’est une tragédie, parce qu’on ne voit pas le monde.
La rupture avec le roumain, c’est aussi la rencontre avec le français ?
Ça a été le choix du français. Moi, je suis monogame, en général et encore plus comme écrivain. Au lycée, je rendais mes devoirs de français comme ça, en passant, car j’estimais qu’un écrivain n’a jamais assez de sa vie pour apprendre sa langue. Tout était pour le roumain, avec une vision du français comme une langue diplomatique, un peu prétentieuse. Mais dès que je suis arrivée à Lausanne, il n’y avait plus qu’une seule langue dans ma vie et c’était le français que je me suis habituée à conquérir. C’était inimaginable pour moi d’écrire dans une autre langue que celle parlée par les gens dans la rue du pays où je vivais. Je suis devenue aussi fidèle et dévouée au français que je l’étais pour le roumain. Simplement, j’avais changé de crèmerie.
Vous parlez de conquête, un mot extrêmement fort.
C’est l’une des rares fois où je n’ai pas été paresseuse, parce qu’il fallait « y aller » pour entrer en empathie avec le pays où j’habitais. Et je suis tellement reconnaissante envers la Suisse qui m’a accueillie que j’utilise toujours septante ou nonante, qui me semblent plus adaptés que soixante-dix ou quatre-vingt-dix.
Je ne pense pas m’être trompée en condamnant l’écriture inclusive en France, qui me semble une finasserie de ‹ Précieuses ridicules › du XXIe siècle n’ayant ni place ni justification.
Cioran écrivait : « Un pays, c’est une langue et rien d’autre ». Vous validez ?
J’adhère complètement. Je vais vous confier une chose très intime : pendant toutes ces années où j’étais en dissidence et en exil, j’ai croisé beaucoup de charmants jeunes Roumains qui avaient fait le même chemin que moi et qui s’étaient bien adaptés.
Mais pas un instant je n’ai imaginé avoir une histoire d’amour, quel que soit le charme du garçon, même avec ceux qui me plaisaient beaucoup. C’était inimaginable de vivre avec quelqu’un qui partageait la langue roumaine avec moi, car je savais que tôt ou tard, dans l’intimité, cette langue allait surgir. Et j’insiste, c’est encore plus important pour un écrivain, monogame par profession. Cioran lui-même disait que ça le troublait terriblement de parler en roumain à ses invités, quand il vivait à Paris et qu’il avait de la visite, car il devait ensuite revenir au français. Je n’ai pas eu le même problème. D’abord parce que j’ai eu assez peu d’invités roumains, et aussi parce que j’ai appris le français à 19 ans. Cioran, lui, en avait 38, et il a eu l’immense mérite de réussir cette bascule. Je comprends qu’il ait cherché à protéger cet acquis somme toute récent pour lui.
Dans votre roman «L’exil d’Alexandra» (Éd. Actes Sud), vous dites en substance que le roumain est la langue des émotions et le français celle du cerveau.
Dès que j’ai une idée à exprimer en français, pas de problème, les mots sont là, limpides et précis. Mais dès que je m’attaque au moindre sentiment, le vocabulaire se dérobe. Prenez le mot roumain dor, qui est une forme de mélancolie avec la tristesse de l’âme qui se languit, au-delà même de la souffrance. Eh bien, le français n’a trouvé que « mal du pays » pour traduire ce terme qui sonne si bien… Le français est une langue aussi cartésienne que fascinante, alors que le roumain est une langue en formation, pas académique, avec des emprunts. Son vocabulaire est un bonheur, on navigue avec 20% de turc, 10% de grec, 50% de fond latin, et le reste qui vient d’un peu partout. C’est une langue foisonnante, pleine de vie. Je ne pense pas m’être trompée en condamnant l’écriture inclusive en France, qui me semble une finasserie de « Précieuses ridicules » du XXIe siècle n’ayant ni place ni justification.
Le roumain permettrait plus facilement les néologismes ?
Mais comme dans toutes les langues, français compris ! À mon avis, les Français n’osent pas, car ils croient qu’être civilisés, c’est avoir le cul serré, alors qu’il faut le laisser bien libre… À vouloir trop suivre la règle, on se châtre et on se limite inutilement. L’audace paie.
Et si vous deviez plonger dans une autre langue aujourd’hui, ce serait laquelle ?
L’anglais, très synthétique. Mon agent anglais m’a dit une chose passionnante : quand on joue une pièce de Tchekhov à la BBC, elle dure une heure. La même en français, c’est 1 h 30…
En épousant le français, avez-vous également noué une relation particulière avec sa littérature ?
J’ai une culture littéraire universelle, peu importe mes passeports, donc c’est très simple : d’abord Shakespeare et Tchekhov, et plein d’autres après. Et en philosophie, Épicure et Nietzsche, bien entendu. Voilà les sources auxquelles je m’abreuve.
Cioran citait spontanément Fiodor Dostoïevski parmi ses admirations ultimes. Pas vous ?
C’est un immense écrivain, même si on peine parfois à arriver jusqu’à la moelle. Mais il est indéniablement de grande qualité, car j’ai remarqué ceci : quand on se plonge dans Dostoïevski, on ne peut pas lire autre chose à côté. Rien que cette merveille d’attraction signifie qu’il y a là qualité profonde. J’aime sincèrement ses livres, mais comme avec Cioran, les gens qui le glorifient ne sont pas fatalement des gens qui le sentent. Le connaître, d’accord, c’est déjà un travail, mais on ne peut pas dire qu’on aime un écrivain tant qu’on ne l’aime pas sensuellement, aussi. Cérébralement d’accord, mais sensuellement, c’est presque le don, c’est l’aréole sur le sein. Je pense qu’il faut aimer un écrivain de ces deux manières-là. C’est pour ça que je suis folle amoureuse de Tchekhov, platoniquement hélas ! car l’homme a eu la mauvaise idée de mourir avant que je naisse.
Cioran disait aussi qu’avoir quitté Rasinari – son village de naissance – à l’âge de 11 ans avait représenté la plus grande tragédie de sa vie. Vérité totale ou part de posture, selon vous ?
Je vais être un peu violente, mais ce ne sera que de l’affection ! Si j’avais une typologie littéraire à appliquer au cher Emil Cioran, je dirais qu’il est exactement une Madame Bovary : il admire toujours ce qui est passé et ce qui pourrait éventuellement venir. Il oublie de critiquer, de travailler et de vivre le présent. Il a du plaisir à se laisser larmoyer et je peux le comprendre, avec tout ce qu’il a accompli… Il est parti de Roumanie en 1941 – parce qu’il avait commis quelques impairs – et n’est jamais revenu malgré tous les chants de sirène qu’on lui a lancés après la chute du Mur. Il a gardé ce village d’enfance comme quelque chose de privé, ce qui est un peu douteux. En ce qui me concerne : j’ai été déchue de ma nationalité, mais la Roumanie a ensuite changé d’attitude et je m’y rends à chaque fois qu’une de mes pièces y est jouée. Ça m’aide à savoir où j’en suis et où en est mon pays natal. C’est très important d’aller se mesurer à ses amours et emballements de jeunesse. Il peut y avoir de très bonnes surprises quand on a le courage de revisiter son passé.
Cioran, grand maître des aphorismes, a pu avoir une réputation peu flatteuse d’idole d’une jeunesse peu cultivée et geignarde, qui croyait trouver dans ses envolées les mots de son mal-être pour mieux se les approprier.
Oui, son œuvre est une lecture de jeunesse, et il me le disait lui-même lors de nos rencontres. Avec beaucoup de simplicité, car il pouvait être d’une modestie remarquable, à s’estimer « raté fini » avant que l’Allemagne ne s’entiche de son De l’inconvénient d’être né pour en faire un succès absolu en livre de poche. Cioran, ça se lit jeune, et c’est peut-être là qu’il s’est arrêté de vivre, quelque part. Il est resté bloqué dans ce moment où la vie n’a pas encore de sens, où on n’a pas fondé de famille – ce qu’il n’a jamais fait d’ailleurs – et ça a un charme fou.
Je comprends que lire Cioran puisse rassurer des gens qui sont à la croisée des chemins entre « Vais-je me faire un destin ? » ou « Vais-je, devant la cruauté du monde et sa vulgarité, m’enfermer en moi ? » Et les deux attitudes sont parfaites, aucune n’est critiquable, c’est une question de tempérament.
Qu’aurait-il répondu si, pour notre rubrique, on lui avait demandé « À quoi ressemble le monde selon Emil Cioran » ?
Suicide pour tous à l’âge de la maturité ! Et moi seul survivant ! (rires)
Vous avez également écrit des biographies de Jean Anouilh, Orson Welles et Alberto Giacometti. Quelles sont les règles élémentaires à respecter dans cet exercice ?
Déjà avoir conscience qu’il y a deux extrêmes à éviter absolument : l’hagiographie et le livre à charge, car rien n’est aussi clairement défini chez un être humain. Mais le plus grand piège, c’est d’avoir une idée préconçue de son personnage. Nous devons également toujours être prêts à ce que notre portrait rêvé ou imaginé soit totalement ou en partie contredit par les archives et les témoignages. ■