Les leçons de la défaite
Comment transformer le ratage en réussite, surmonter l’écueil pour en faire une force, même après le traumatisme ? Témoignages d’un sportif, d’un écrivain et d’un musicien qui racontent les raisons de leurs échecs et la manière dont ils ont rebondi.
En 2026, dans le débat aussi éternel qu’insoluble intitulé « qui est donc le plus grand sportif de l’histoire ? », les opinions s’affrontent essentiellement autour de trois noms : Tiger Woods, Novak Djokovic et Michael Jordan. En 1997, le basketteur américain plastronnait encore seul au sommet de l’Olympe, et pourtant : quand Nike l’a démarché pour tourner une publicité où il serait uniquement question de ses échecs, le légendaire numéro 23 des Chicago Bulls n’a pas hésité. Il a validé les images, où on le voit enchaîner les ratés et les chutes, et aussi le texte, en voix off : « J’ai loupé plus de 9000 tirs dans ma carrière. J’ai perdu plus de trois cents matches. À vingt-six reprises, mes coéquipiers m’ont passé le ballon pour que je tente le tir de la victoire, et j’ai raté. J’ai échoué, échoué, tellement échoué au cours de ma vie… Et c’est pour ça que j’ai fini par réussir. »
Les doutes de Federer
Le sport de haut niveau est un domaine extraordinairement parlant dans le concept de l’échec fondateur ou destructeur. De très bons athlètes avec un immense potentiel sont passés à côté de carrières bien mieux réussies, car leur ego mal placé leur interdisait d’admettre certaines évidences. Mais chez les plus grands, aucun souci à avouer leurs douleurs sans piquer un fard. Ainsi notre Roger Federer, toujours formidable de résilience après des défaites cruelles, et qui tenait ce discours devant les étudiants du Dartmouth College, dans le New Hampshire, en 2024, sa carrière bien derrière lui : « J’ai gagné environ 80% de mes matches, mais seulement 54% des points que j’ai disputés. Quoi que vous fassiez dans la vie, il vous arrivera de perdre un point, un match, une année, un emploi. Il y aura des hauts et des bas, et il est normal de douter de soi. Les meilleurs mondiaux le sont justement parce qu’ils savent qu’ils vont perdre, encore et encore, et qu’ils ont appris à composer avec. »
L’un des meilleurs exemples de ce siècle nous est donné avec Rory McIlroy. En avril 2011, à seulement 21 an, le golfeur nord-irlandais menait le Masters d’Augusta avec quatre coups d’avance avant le dernier tour. Serein pendant trois jours, il explosera d’un coup, d’un seul à l’approche du but pour finir quinzième. Certains ont ricané, persuadés qu’il n’allait jamais s’en remettre.
Mais McIlroy s’imposera moins de deux mois plus tard à l’US Open et finira par remporter le Masters en 2025, après quatorze longues années de revers et de frustrations. Il est maintenant l’un des six joueurs de l’histoire à avoir réa-lisé le Grand Chelem en carrière (remporter les quatre Majeurs), et il sait d’où ça vient. « J’ai complètement changé d’attitude entre le samedi et le dimanche, se souvient le champion. J’ai voulu me comporter comme un autre joueur, un autre que je ne suis pas. J’ai grandi en regardant Tiger Woods gagner des Majeurs, il a toujours eu ce regard du tueur à vouloir dire ‹ je vais juste t’arracher la tête sur le premier tee ›. Je me suis dit que je devais en faire autant pour gagner, mais non, en fait. C’est la seule fois où mon esprit s’est complètement évaporé sur un parcours, j’étais littéralement dans le brouillard. Mais c’était le jour fondateur de ma carrière. J’ai appris ce que je ne devais surtout pas faire quand je me retrouvais dans cette position. C’est ce que j’essaie de dire aux jeunes : il ne faut pas avoir peur de l’échec. Il faut accepter le fait qu’on va parfois échouer, mais aussi être capable d’en tirer des leçons pour devenir meilleur. Je ne sais pas si, sans cet échec-là, je serais la même personne et le même golfeur aujourd’hui. Je pense même que ma détermination et ma résilience sont la conséquence de mes échecs, et qu’il n’y a pas besoin de chercher plus loin: ça vient de ce dimanche d’avril 2011 au Masters. »
Maladie chronique
Assez parlé petite balle, et allons plutôt pêcher les expériences dans des départements plus cérébraux. L’écrivain Laurent Binet s’est imposé comme la plume française la plus intéressante de ces quinze dernières années, sorti de nulle part ou presque en 2010 avec son livre HHhH, succès grand public et critique (Prix Goncourt du premier roman). Un nouveau marionnettiste des mots touché par une grâce soudaine ? Plutôt le fruit de déconfitures répétées. « L’échec n’est pas toujours une bonne claque, il peut aussi prendre la forme d’une maladie chronique », explique l’auteur qui, pendant des années, à peu près tout le temps qu’a duré sa carrière de professeur de français, s’est préparé, et a raté l’agrégation de lettres modernes. « C’est un concours difficile auquel on ne peut pas se consacrer à plein temps si on exerce une activité professionnelle en parallèle, mais je ne veux pas me chercher d’excuses. Je n’étais pas prêt, je n’avais pas le niveau. Cependant, de fil en aiguille, l’étude du programme – qui changeait chaque année et restait toujours énorme – m’a fait découvrir des auteurs que je n’aurais sans doute jamais lus autrement : Eschyle, Rabelais, Montaigne, Jean de Léry, Bossuet, Crébillon, Laurence Sterne, Claude Simon… C’est à l’agrégation que je dois d’avoir lu Don Quichotte, Macbeth ou Œdipe Roi, rien que ça. Le paradoxe est donc le suivant : plus je ratais le concours, plus, en le repassant, j’augmentais ma culture littéraire sans laquelle je n’aurais certainement pas écrit un livre comme Civilizations. Échouer était plus douloureux chaque année, car je me prenais au jeu, mais en même temps, sans m’en rendre compte, j’accroissais ma puissance, je m’ouvrais de vastes horizons mentaux. J’ai fini par avoir ce foutu concours. Deux ou trois ans plus tard, après le succès de HHhH, je quittais l’Éducation nationale. On ne peut donc pas dire que l’agrégation m’aura beaucoup servi dans ma carrière. Mais je ne serais pas devenu l’écrivain que je suis si je ne l’avais pas aussi souvent ratée. »
Si ce n’est pas encore fait, tous les amoureux de la pop de la fin des sixties doivent d’urgence écouter Olivier Rocabois. Ils céderont sur le champ devant ses compositions nourries de l’histoire (Beach Boys et Beatles en tête) et arrangées à la quasi-perfection. Mais ce quinqua hyperactif et autodidacte a mis du temps avant de pondre The Afternoon of Our Lives, authentique chef-d’œuvre sorti en 2024. Des échecs, avec une leçon essentielle qui remonte à plus de vingt ans. « Début 2004, j’ai à peine 30 ans, je suis immature au carré, et je rends visite à un ami d’enfance à Londres, raconte le chanteur et multi-instrumentiste. Quelques verres de liqueurs sud-africaines plus tard, nous composons une belle chanson à l’évidence mélodique que nous décidons d’appeler Savoir-Vivre. Un autre de nos copains, en la découvrant, nous dit qu’il aimerait la publier avec d’autres morceaux. Joie, excitation, fierté, retour en studio, je sens que j’ai des compositions qui pourraient toucher les gens. » Puis la belle mécanique se dérègle : un ami qui jette l’éponge, puis un autre, et le troisième qui veut s’occuper du mixage. Erreur fatale. « Il est inexpérimenté, je le suis encore plus, car dévoré par les complexes, et je me sens dépossédé de mes compositions. » La suite est encore pire : le futur ex-ami en question exige une somme rondelette pour rendre les pistes mais, traumatisé, Olivier Rocabois se résoud à ne jamais les récupérer. « J’ai mis de longues années à me réconcilier avec le travail en studio, confiance en moi et envers les autres pulvérisée, mais la leçon est là : depuis, je choisis scrupuleusement mes collaborateurs. Je suis devenu un authentique control freak. J’assiste à toutes les séances, enregistrement mixage et mastering, et je me donne un trimestre maximum pour fixer un album une fois écrit, composé et arrangé, pour capturer les humeurs et garder le mojo. »
Raté magnifique
Le penseur Emil Cioran, persuadé d’être un raté et un imposteur, a beaucoup troussé autour de l’échec, notamment dans ses Cahiers 1957-1972, dans lesquels il note : « Si j’ai compris quelque chose dans la vie, j’en suis redevable à ma qualité de vaincu. L’échec, sur le plan philosophique, c’est tout profit. » Une posture limite cabotine ? Peut-être, mais ce grand spécialiste de l’emprunt – écrivain brillant mais qui parfois omettait de citer ses références – avait été devancé par Lao-Tseu. Peut-être ce sage chinois n’a-t-il jamais véritablement existé, mais c’est lui qui a trouvé la formule la plus définitive et la plus concentrée : « L’échec est le fondement de la réussite. » Qu’ajouter ?