Une idée qui dérive
Les continents auraient autrefois formé un seul bloc avant de se séparer lentement, comme des plaques de glace dérivant sur un océan invisible. Voilà une idée qui semblait trop simple pour être vraie. Énoncée en 1912 par le météorologue allemand Alfred Wegener, la théorie de la dérive des continents ne déclenche ni révolution ni enthousiasme, mais une vague de scepticisme amusé. Wegener n’est pas géologue. C’est là son premier tort. Dans un monde scientifique structuré par des disciplines jalouses de leurs frontières, sa parole arrive d’ailleurs. Il observe des cartes, remarque l’étrange complémentarité des côtes africaines et sud-américaines, compile des fossiles identiques retrouvés sur des continents aujourd’hui séparés par des océans. Les indices sont là, nombreux et troublants. Mais il lui manque l’essentiel : le mécanisme. Comment ces masses colossales auraient-elles pu se déplacer ? Le météorologue n’a pas la réponse. Et la science, comme souvent, préfère un modèle imparfait à une intuition sans principe.
Sa théorie est rejetée. Moquée parfois. Ignorée souvent. Wegener s’obstine, publie, corrige, affine. Il meurt en 1930 lors d’une expédition au Groenland, sans avoir vu son idée réhabilitée. Son échec semble total : incompris de son vivant, marginalisé par ses pairs, relégué aux notes de bas de page de l’histoire scientifique. Trente ans plus tard, c’est la fin du purgatoire. En 1958 et 1961, la découverte de la tectonique des plaques fournit enfin ce qui manquait à Wegener : le moteur. Les fonds océaniques se révèlent mobiles, la croûte terrestre fragmentée et dynamique. L’intuition de l’Allemand devient une théorie fondatrice, un pilier de la géologie moderne. ■