Tout rater pour mieux réussir

L’Europe n’aime pas ceux qui échouent. Tout l’inverse des États-Unis qui adulent ceux qui, avant de réussir, ont mordu la poussière.

Travis Kalanick, le cofondateur d’Uber, businessman plein aux as, qui s’épanche seul sur scène pour étaler ses échecs. Qui raconte sa naïveté, comment il a frôlé la faillite à maintes reprises, et les couteaux dans le dos plantés par ses faux amis. L’audience est captivée ; rassurée, aussi, de voir qu’une fortune estimée à plus de 6 milliards de dollars en 2016 a su se relever de tout ou presque – en dépit de quelques casseroles bien bruyantes. C’est là une vidéo d’une demi-heure assez extraordinaire d’intensité extraite d’une « failCon », soit « confé-rence de l’échec », des réunions où des entrepreneurs viennent expliquer à quel point ils se sont d’abord plantés avant d’y arriver.

Conférence des losers

Le concept a vu le jour aux États-Unis dès 2009, à San Fran-cisco, dans un enthousiasme que la France a essayé d’importer deux ans plus tard par Roxane Varza. Désormais directrice de Station F, l’incubateur de start-up créé par Xavier Niel, la jeune dirigeante élevée aux États-Unis avait été choquée devant les premières réactions dans l’Hexagone. « J’avais lu des choses dingues sur les réseaux, par exemple mais qu’est-ce que vous allez faire à la conférence des losers ? Elle si elle avait assuré avoir eu plus de facilité à trouver des intervenants en 2014 qu’en 2011, des obstacles se posaient toujours là. C’était très compliqué de trouver des sponsors, personne ne voulait mettre sa marque à côté de failCon. »
Deux salles, deux ambiances, car le cliché voudrait qu’en France, tout comme en Suisse, l’échec soit avant tout… un échec, voire un début de honte éternelle ; alors qu’aux États-Unis, on y verrait d’abord une source d’opportunités. Mais on trouve toujours beaucoup de vérité dans les clichés, et celui-ci n’échappe pas à la règle. La fraîcheur de l’histoire américaine, son dyna-misme unique au monde : voilà deux raccourcis bien tentants pour l’expliquer. Pour François Durpaire, la chose serait cepen-dant un peu plus complexe. «Plus que la jeunesse de la civilisation, j’insisterais davantage sur l’absence de castes symboliques anciennes aux États-Unis. Ils sont très inégalitaires sur le plan économique, certes, mais aussi très égalitaires sur le plan historique, observe cet historien, cofondateur du laboratoire de recherche BONHEURS à l’université de Cergy et auteur de Histoire des États-Unis (Éd. Que Sais-Je ?). Le pays s’est construit sur la mythologie du self-made man, ce qui autorise une discontinuité biographique. On valorise le fait de partir du néant. C’est une société du commence-ment, la France est une société de la consécration qui s’est structurée par les hiérarchies. Aux US, la question, c’est ‹ qu’est-ce que tu tentes ? En France, c’est d’où tu viens ? »

Aux États-Unis, vous pouvez avoir quatre zéros dans quatre matières, mais si dans la cinquième vous avez une clarinette entre les mains et que vous jouez comme Sidney Bechet, c’est bon, ils savent que vous allez réussir votre vie.

François Durpaire, historien

Rien d’étonnant ici tant les dés semblent pipés dès la petite enfance, si on se réfère aux deux systèmes scolaires. «La France veut éduquer à ne pas tomber, car elle a peur de la chute, dès l’école élémentaire, reprend François Durpaire. Les États-Unis vont, eux, apprendre à l’enfant à échouer, mais aussi à se relever. On peut même étendre le raisonnement à toute l’Amérique du Nord avec cet exemple : la France va parler de décrochage scolaire, alors que les Québécois, avec la même langue, utiliseront le mot ‹ raccrochage›, pour parler du même phénomène. » Vrai que l’école française adore mettre l’accent sur le point faible d’un élève, puis à déployer ses efforts pour le rendre seulement moyen sans insister sur ses véritables compétences.
«C’est la France, qui n’aime pas les failles, qui préfère un élève assez bon partout plutôt qu’excellent quelque part et très mauvais ailleurs. On le voit aussi dans la structuration des études d’ingénieurs ou de mathématiques : les matières littéraires y sont maintenues, dans une espèce d’idéal d’honnête homme à la Montaigne qui favorise le fait de ne pas accepter qu’un enfant soit à la traîne dans une matière. Aux États-Unis, vous pouvez avoir quatre zéros dans quatre matières, mais si dans la cinquième vous avez une clarinette entre les mains et que vous jouez comme Sidney Bechet, c’est bon, ils savent que vous allez réussir votre vie », s’amuse l’historien. L’injonction du sociologue Edgar Morin – « il faudrait apprendre l’erreur à l’école » – n’a toujours pas percé les codes ultrarigides du système français.

CV sincères

L’influence sur les aventures entrepreneuriales postscolaires en devient forcément inévitable. Pierre Gaubil, investisseur en France et dans la Silicon Valley, le dit simplement à propos des start-up et de la prise de risque. «Il y a deux façons de s’instruire par l’échec : par l’intelligence collective en apprenant des autres, ou par l’expérience elle-même. La grande différence entre la Silicon Valley et le reste du monde est que son écosystème considère que l’entrepreneur apprend de ses échecs, valorisés comme une véritable expérience. Alors qu’en France, nous remettons ses compétences en doute s’il échoue.»
En 2015, l’Américain Jeff Scardino avait conquis sa petite notoriété lors de sa recherche d’emploi. Il avait envoyé des « CV sincères » où il listait ses défauts et ses erreurs. Une démarche risquée, surtout quand on précise « fait des dessins en réunion plutôt que prendre des notes », ou qu’on donne des référents qui vont dire du mal de vous… Dans le même temps, ce jeune ambitieux dans la création artistique avait envoyé des CV classiques aux mêmes employeurs potentiels, sous un autre nom. Résultat plutôt surprenant: huit réponses et cinq entretiens sur dix tentatives « sincères », et seulement un retour sur dix dans le cas plus classique…

Peuple plaintif

Et la fameuse notion de « bonheur » dans les deux sociétés, alors ? Des attitudes aussi différentes face au succès et à la chute influent-elles sur la joie de vivre ? Voilà une question bien complexe. Si l’injonction à être heureux suffisait pour le deve-nir… La « quête du bonheur » est carrément inscrite dans la Déclaration d’indépendance américaine de 1776, avec cette idée qu’on peut toujours l’arracher. Alors que la France revendique presque fièrement un statut de pays grand spécialiste de l’autodénigrement et de la contestation. Ce qui fait bien sourire François Durpaire. «Si vous voulez bien vous entendre avec un Parisien, commencez par bougonner avec lui ! Ce sera plus tranquille ensuite, car c’est surtout une manière de se reconnaître. Je me souviens aussi d’une dame scandinave vivant à Paris, venue me voir après une conférence sur le bonheur pour me dire gentiment: ‘C’est criminel ce que vous êtes en train de faire ! Vous êtes Français, vous faites des cours sur la psychologie positive alors que moi, j’ai fui une société abominable on imposait le bonheur à l’école, pour venir en France découvrir la liberté d’être malheureuse et de me plaindre.’ C’était libératoire pour elle, ce que je veux bien com-prendre. Les taux de suicide sont très élevés dans le nord de l’Europe, on répète à longueur de journée que tout va bien. Alors que quand on creuse…»
Les choses seront pourtant amenées à évoluer, à leur rythme lent, comme tous les changements structurels profonds. La France a désormais admis que le salariat n’était plus aussi enviable qu’au siècle précédent, que la mobilité serait inévitable, sans tomber dans le cliché de la startup-nation, sacrément faux celui-là. Et les Américains voient bien qu’au-delà de leur idéologie axée sur la réussite, l’ascenseur social est abîmé et que l’anxiété gagne. En attendant, les Français continueront à râler ou à grogner. Sans que ce soit un échec: si on se plaint de quelque chose, c’est peut-être bien qu’on a réussi à l’obtenir… ■