Sapiens, l’échec d’une espèce
PAR LUDOVIC SLIMAK, ANTHROPOLOGUE ET ARCHÉOLOGUE
« L’échec comme la réussite a sa part de collectif. Je crois en reconnaître l’essence sous deux formes pouvant altérer la nature même d’un esprit académique idéal. D’abord le silence. Le silence ici n’est pas une absence, c’est une méthode. Je n’avais pas compris que ce n’était pas une simple attente, mais un ordre. Une injonction muette. Ce silence bien compris maintient chacun à sa place. La pensée ne doit pas dépasser. Refuser l’injonction muette ne génère l’attaque frontale que superficiellement. Elle se nourrit avant tout de la disqualification, feutrée. Du soupçon. La pensée divergente est tolérable tant qu’elle est invisible. Qu’elle sait rester à sa place.
Nous avons là la deuxième forme de l’effacement. L’échec, si on le resserre alors sur un caractère individuel, ne se dessine ni dans le silence, ni dans l’ostracisation, mais dans la croyance en une neutralité des règles. Cet échec ne fut pas seulement le mien. Il fut celui d’un regard enfantin, qui croit qu’une pensée est à la fois libre et mue par le désir de se remettre en cause, se renouveler, accueillir l’altérité. La réussite, résul-tante de cet échec, réside dans la compréhension de certaines des structures profondes de ce qu’est un groupe humain, Sapiens donc, fût-il savant.
Ces mots renvoient en écho à ce que mes travaux révèlent, ou verbalisent, du caractère profond de Sapiens et les raisons de son succès planétaire ; Sapiens a le besoin profond, structurel, de s’aligner sur les comportements du groupe. De s’inscrire dans des pensées convergentes, uniques, au sein desquelles l’altérité ne peut être aisément acceptée. Nous avons-là un regard assez glaçant sur ce qui, objectivement, permit le succès planétaire de notre espèce ; la verbalisation de sa terrible efficacité face à notre monde mais aussi face à tout ce qui ne s’aligne pas sur les valeurs de son groupe. Cette lucidité-là n’ouvre pas les portes. Elle permet simplement de verbaliser, et donc conscientiser certains des traits dangereux de la nature humaine, pour pouvoir, éven-tuellement, en sortir par le haut. Tenir. Regarder sans détourner le regard pour, peut-être, espérer devenir meilleurs humains, sur terre. »