L’argent, ce miroir qui nous gouverne
Un musée entièrement consacré à l’argent a ouvert à Berne. Dans les expériences immersives du Moneyverse surgit une question dérangeante : et si l’argent, invention humaine sans valeur propre, révélait surtout nos peurs, nos désirs et notre idée de nous-mêmes ? De la philosophie aux neurosciences, voyage au cœur d’un objet que nous manions chaque jour sans vraiment le regarder.
Il faut imaginer un musée où l’on entre sans payer, et qui ne parle que d’argent. Le Moneyverse a ouvert ses portes en avril dernier, au centre de Berne, dans le Kaiserhaus entièrement rénové. Porté par la Banque nationale suisse, en coopération avec le Musée d’histoire de Berne, ce nouvel espace immersif se consacre à l’une des inventions les plus décisives de l’humanité : l’argent. Ni temple du capital, ni simple parcours pédagogique, le lieu invite à circuler dans les multiples dimensions de la monnaie : son histoire, ses usages, ses fonctions économiques, mais aussi son pouvoir d’emprise sur nos existences. C’est au troisième étage que le propos devient le plus troublant. Là, sous l’intitulé « L’argent et moi », les visiteurs ne découvrent plus seulement des pièces, des billets ou des mécanismes monétaires. Ils se rencontrent eux-mêmes. Une série d’expériences met en scène nos biais : la douleur de payer, l’attachement excessif à ce que nous possédons déjà, l’illusion du forfait illimité, l’aversion à la perte. L’argent cesse alors d’être un objet extérieur. Il devient notre miroir.
Promesse de liberté
Le sociologue Georg Simmel l’avait pressenti dès 1900, dans sa monumentale Philosophie de l’argent. Pur moyen d’échange, dépourvu de qualité propre, l’argent a fini par devenir la mesure de toute chose. Le posséder, observait-il, ce n’est pas tant détenir une richesse qu’une promesse : la liberté de choisir, indéfiniment tenue en réserve. Là est le paradoxe fondateur : l’objet le plus abstrait de notre monde en est aussi le plus impérieux.
Cette abstraction, Peter Kœnig la traque depuis le début des années 80. Britannique installé de longue date à Zurich, longtemps ignoré du grand public romand, ce discret pionnier a exploré la relation à l’argent bien avant que le sujet ne devienne fréquentable. Son intuition tient en un mot, emprunté au psychanalyste Carl Gustav Jung : la projection. « L’argent est une création humaine, explique-t-il. Nous y projetons la sécurité, la liberté, notre propre valeur. Et lorsque nous le faisons sans en être conscients, la situation se renverse : nous avons l’impression que c’est l’argent qui commande notre vie. » L’idée lui est venue d’une scène, mille fois observée, du temps où il conseillait des directions d’entreprise. « Nous faisions travailler des dirigeants sur leurs valeurs, leur vision. Ils en ressortaient enthousiastes. Puis venait le moment du budget et tout basculait. C’est comme si l’argent entrait par la porte et que la vision et les valeurs sortaient par la fenêtre. » Intrigué, il interroge alors ses anciens professeurs d’école de commerce. Nul ne s’y intéresse. « C’était encore le plus grand des tabous. » Il pensait consacrer six mois à ce sujet ; il y a passé sa vie.
Plaisir insatiable
Plusieurs décennies plus tard, les neurosciences semblent entrer en résonance avec cette intuition. Giuseppe Ugazio est professeur associé à l’Université de Genève, où il étudie les ressorts neuropsychologiques de nos décisions sociales, morales et financières. Pour lui, l’argent n’est pas une récompense si particulière pour le cerveau. Comme la nourriture, la beauté ou d’autres gratifications, il active notamment le striatum ventral et le cortex préfrontal ventromédian. Mais il possède une singularité redoutable : il ne semble pas connaître la satiété. On cesse d’avoir faim, on ne cesse presque jamais de vouloir de l’argent. Peter Kœnig le dit à sa façon : demandez à quelqu’un quelle somme le rassurerait ; il vous donnera peut-être un chiffre, l’atteindra, puis en visera un plus haut. « La roue du hamster » ne s’arrête jamais.
Nos décisions financières, du reste, n’ont rien de la froide arithmétique qu’on leur prête. Giuseppe Ugazio rappelle un ressort bien documenté, l’aversion à la perte : perdre vingt francs nous affecte davantage que le plaisir d’en gagner autant. De quoi éclairer, précisément, la « douleur de payer » que le Moneyverse donne à éprouver. L’argent promet toujours davantage qu’il ne donne. Tant qu’il n’est pas dépensé, il contient tous les possibles : un voyage, une protection, une revanche, une liberté future. Une fois dépensé, il se fixe dans une chose.
Question qui dérange
Reste la question la plus dérangeante, que le musée n’effleure qu’à demi-mot : qu’advient-il de la morale lorsque l’argent entre en scène ? « Les valeurs morales, elles, sont calculées par un système neuronal qualitativement différent, précise Giuseppe Ugazio. Non pas cette ‹ monnaie commune ›, mais des régions liées aux aptitudes sociales, comme l’empathie ou la capacité à se mettre à la place d’autrui. » Quand l’argent et la morale s’affrontent, les deux systèmes « négocient »… et l’argent, surtout lorsque la tentation est forte, peut faire vaciller ce que nous pensions tenir pour intangible. Le chercheur cite un cas qui l’a frappé, emprunté au philosophe Michael Sandel (Ce que l’argent ne peut pas acheter, 2012). « Des crèches, excédées par les parents en retard, instaurent une amende. Résultat inattendu : les retards augmentent. Le prix n’a pas renforcé la norme morale : il l’a remplacée. Avant, les parents se sentaient coupables de faire attendre les éducateurs. Après, ils payaient un service. » Dès que l’argent entre dans la relation, il ne s’ajoute pas seulement au monde, il le reconfigure. Quittons les concepts pour les vies ordinaires. Car « la relation » à l’argent, très concrètement, empoisonne des existences.
Christian Junod le sait. Ancien banquier devenu, sur les traces de Peter Kœnig, l’un des rares spécialistes francophones de la relation à l’argent, il accompagne depuis des années celles et ceux que l’argent tourmente. « La peur de manquer est de loin la problématique numéro un, observe-t-il. Dans mes ateliers, près de 70 % des gens s’y reconnaissent. Mais peu osent l’avouer. » Le tabou, toutefois, varie selon les cultures. Christian Junod, qui intervient en Suisse romande, en France, en Belgique ou au Québec, considère qu’en France « c’est le sommet du tabou ». En Suisse, où l’éthique protestante a laissé des traces dans le rapport au travail, à la retenue et à la réussite matérielle – Max Weber l’a magistralement analysé dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme –, l’argent se dit peut-être autrement, mais il ne se dit jamais tout à fait librement.
Prise de conscience
Le travail de Christian Junod consiste à remonter le fil : l’histoire familiale, les croyances héritées, l’estime de soi. Car l’argent, dit-il, parle surtout de nous. Peter Kœnig ne dit pas autre chose lorsqu’il désigne l’illusion la plus tenace, celle qu’il ajouterait aujourd’hui à la liste de son livre Trente mensonges sur l’argent : l’argent comme mesure de sa propre valeur. Et il retourne le problème d’une formule : « Au fond, nous ne cherchons pas la sécurité, nous fuyons l’insécurité. »
Un rapport « sain », alors ? Giuseppe Ugazio, en scientifique prudent, se borne à rappeler que « prendre conscience de l’emprise de l’argent aide à reprendre la main sur ses choix », cette juste mesure que l’Éthique à Nicomaque d’Aristote plaçait déjà entre l’avarice et la prodigalité. Peter Kœnig, lui, va plus loin : il a fini par voir dans l’argent « le plus formidable outil de développement de la conscience ». On croyait parler d’argent ; on parlait de soi. Comme au Moneyverse, où l’on croit venir contempler des billets et où l’on se retrouve, sans l’avoir prévu, face à son propre reflet. ■