L’excellence à deux vitesses

L’OMS place Singapour au sixième rang des meilleurs systèmes de santé au monde. Bien que ses résidents ne soient pas tous égaux face aux soins.

Prévenir est plus efficace que soigner. Affronter le coût des soins médicaux nécessaires, braver une hospitalisation, un accident, en épargnant tôt, tel est le système imaginé par le Ministère singapourien de la santé, en plus des détections précoces et des programmes de vaccination. Ce régime réduit largement les dépenses globales de santé publique et permet à la population de rester en bonne forme, tout en affichant une espérance de vie à faire pâlir les Européens. Le régime alimentaire asiatique, le climat tropical et une bonne hygiène de vie participent aussi à ces bons scores, fondés sur une organisation très précise. En France, des feuilles de soins, transmises par voie postale, circulent encore sur le territoire. À l’inverse, Singapour s’inscrit dans l’ère numérique, promouvant son statut de « smart nation ». Une application, My Health, permet même de suivre les étapes de son parcours médical en temps réel. Le gouvernement croit en la responsabilité individuelle et, comme les lois à Singapour sont plus respectées qu’ailleurs, l’ensemble paraît fonctionner assez efficacement.

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Farrer Park Hospital – Situé près du Musée national de Singapour, l’hôpital privé Farrer Park s’impose dans la prévention et le traitement du cancer.

La cité-État initiatrice des 3M

Pour commencer, chaque résident singapourien possède un Fonds de prévoyance central (CPF, Central Provident Fund), servant à accueillir ses comptes santé, mais aussi sa retraite et l’achat d’un bien immobilier.
MediSave est le compte épargne santé de base, une assurance personnelle et obligatoire pour tous les résidents permanents depuis 1984. Pour le patient et les membres de sa famille proche, les frais médicaux courants sont couverts, mais aussi la maternité, l’infertilité, la chimiothérapie en cas de cancer, les dialyses, les traitements prolongés ou les antibiotiques. L’épargne mensuelle obligatoire pour avoir accès à ce compte est prélevée du salaire (jusqu’à 9% du salaire ou des bénéfices des indépendants). Elle est fondée sur un rendement annuel de 5%, avec un montant minimal évalué à 31 678 CHF, qui doit être atteint avant l’âge de 55 ans, pour prétendre effectuer des retraits supplémentaires. Depuis le 1er janvier 2016, le plafond de contribution, quant à lui, est fixé à 36 347 CHF. Suivant les pathologies, un seuil allant de 182 CHF à 5 510 CHF est également mis en place pour chaque retrait, incitant les patients à économiser leurs fonds MediSave, à l’échelle de leur vie. Puis vient MediShield Life, depuis le 1er novembre 2015 : une assurance facultative, complémentaire à MediSave, qui couvre les accidents et les maladies plus graves. MediShield Life peut être financé, en partie, par un compte MediSave. Enfin, MediFund est un programme d’assistance de l’État, créé en 1993, destiné aux individus les plus démunis et aux personnes âgées. À partir de 40 ans, les détenteurs d’un compte MediSave seront automatiquement enrôlés dans le programme d’assurance ElderShield. Il existe donc une prise en charge minimale pour chaque résident singapourien, quels que soient sa condition sociale, son âge et sa situation médicale.

Une couverture limitée pour consulter librement

Lee Yi a plus de 70 ans, elle semble fragile d’apparence et ne consulte jamais de spécialistes. Venant d’un milieu populaire, elle réside dans un appartement familial avec son fils et sa famille, une organisation courante dans la société singapourienne. Mais la vieille dame est fragilisée par un fonds MediSave à peine alimenté, elle ne connaît pas bien MediFund et les problèmes de santé la préoccupent au quotidien. « J’ai très peu travaillé », explique-t-elle d’une voix fluette, « je devais m’occuper de mes trois enfants. Je ne suis familière ni des médecins ni des hôpitaux. » Une inquiétude pointe dans ses yeux, à peine dissimulée. Lee Yi sait que les frais à assumer, si elle est hospitalisée, seront lourds sur le petit budget MediSave de ses enfants.
En effet, sa fille, Juan Lan, a vécu une expérience difficile en 2014. À la suite d’une grossesse compliquée, elle a été admise d’urgence à l’hôpital pour femmes et enfants KK Women’s and Children’s Hospital, fondé en 1858. Situé à proximité de la grande réserve naturelle de Bukit Timah, cet hôpital public est une référence à Singapour. « Malgré des temps d’attente assez longs, qui m’ont paru infini puisque j’étais en détresse, la qualité des soins était très satisfaisante », reconnaît la jeune femme qui possède un compte MediSave, enrichi d’un forfait maternité (Maternity Package), avec des plafonds de dépense. Son mari travaille sur les chantiers.
Pour cette classe sociale la plus fragile, incluant les ouvriers et les femmes de ménage étrangers, venant pour la plupart d’Inde, des Philippines, de Chine et de Birmanie, la couverture santé doit être assumée par les employeurs, selon les directives du Ministère du travail (Ministry of Manpower). Au bout du compte, sur un parcours santé sans embûches, MediSave et MediShield Life suffisent à protéger une famille. Mais en cas de complications, le budget accessible est parfois insuffisant. Santé et pouvoir d’achat prennent alors tout leur sens.

Du sur-mesure pour les expatriés

Éric B., cadre supérieur dans un cabinet de recrutement et résident permanent de Singapour, a son avis sur la question. Sa famille, ses amis et ses collègues aux mêmes niveaux de fonction ne fréquentent pas les hôpitaux publics. Moins par défiance du niveau de qualité des soins que par attrait de l’expérience médicale offerte par les cliniques privées, « proche d’un service hôte-lier de luxe ». Il suffit de se promener un peu sur les sites desdites cliniques pour comprendre l’ampleur du phénomène : de la gamme des spécialités offertes, à la facilité des prises de rendez-vous, jusqu’au confort hors normes des structures. Pour y accéder, il faut utiliser d’autres fonds que ceux prévus par Lee Kuan Yew, l’ancien premier ministre, à l’origine du système de santé. Une assurance privée représente un coût annuel d’environ 13 500 CHF et elle fait souvent partie des négociations du for-fait salarial. « J’ai subi une opération de la hernie inguinale sous cœlioscopie en avril 2017, et j’ai pu bénéficier des compétences de chirurgiens à la pointe de l’innovation, tout en étant remboursé à 100% », raconte encore Éric B.
Enfin, cette offre médicale privée et le nombre important de praticiens sur toute la cité-État bénéficient d’un rayonnement international. Amplifié par une immigration choisie, qui reste chère au modèle de la capitale financière asiatique, pour favoriser l’arrivée de talents internationaux. Aujourd’hui, cette couverture de santé exceptionnelle est même un outil de communication fort tourné vers les expatriés, afin de les inciter à s’installer à Singapour pour vivre cette unique expérience de patient.

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