Le numérique à l’école, un mirage?

Pour eux, la vague numérique qui fera déferler des millions de tablettes intelligentes dans les classes de France d’ici à 2018 est une fuite en avant. Plus qu’un réel choix pédagogique, le choix du « tout numérique » est une supercherie promue par des politiciens et des pédagogues craignant de passer pour des ringards technophobes.

C’est du moins ce que pensent Philippe Bihouix et Karine Mauvilly, auteurs du Désastre de l’école numérique, lancé en 2016 comme un pavé dans la mare tranquille des milieux pédagogiques français. Détracteurs du plan lancé par François Hollande pour « connecter » les écoles de France, ils agitent la sonnette d’alarme devant cette décision qui touchera plus de 5,5 millions d’élèves dans l’Hexagone. « On passe pour des monstres parce qu’on critique l’entrée en bloc des tablettes en classe. N’y a-t-il pas d’autres moyens de rendre l’école plus intéressante et plus efficace ? », soulève le tandem critique.

Des milliards, pour quoi faire ?

La France engloutira un milliard d’euros pour mettre l’école à l’heure de la connectivité individuelle. Les vertus attribuées au numérique pourraient n’être qu’un triste mirage, pensent les auteurs. Les rares études conduites sur l’impact de leur usage en classe arrivent à des résultats mitigés. Certaines concluent même que l’objet nuit aux résultats scolaires.

Parmi elles, l’enquête PISA 2015 (Programme international pour le suivi des élèves) de l’OCDE conclut que les « élèves utilisant très souvent des ordinateurs à l’école obtiennent des résultats inférieurs dans la plupart des apprentissages ». Et ce, peu importe leur statut social. « On a de plus en plus d’indices qu’il n’y a pas d’efficacité réelle de ces outils numériques. D’autres études y voient des avantages, mais est-ce le fait du numérique, ou d’une pédagogie active ? », soulève Philippe Bihouix.

Les auteurs du brûlot considèrent le numérique comme un leurre brandi pour guérir tous les maux de l’école. Devant le recul de la performance scolaire, la tablette pour tous est perçue comme une solution magique pour revamper une école en mal de bons résultats. Alors que sociologues et politiciens de gauche voient dans le numérique un moyen de gommer la « fracture » technologique entre élèves riches et pauvres, les auteurs soutiennent le contraire. « Les enfants défavorisés sont déjà plus équipés en objets connectés, car cela compense le manque de présence parentale. L’école numérique ne résout pas les inégalités, mais les creuse davantage », insiste Philippe Bihouix.

Au moment où plusieurs études relient nos modes de vie hyperbranchés à l’obésité, à la myopie et à divers troubles du sommeil chez les enfants, l’omniprésence du numérique à l’école devrait inquiéter, estime Karine Mauvilly. « Ces risques sont trop préoccupants pour qu’on se lance là-dedans tête baissée. »

Un marché lucratif

Pour ses détracteurs, l’invasion du numérique à l’école découle d’abord de la pression exercée sur les États par de puissants lobbys commerciaux. Or, mettre la main dans un tel engrenage ne fait pas de sens alors qu’il existe une multitude de logiciels libres. Faut-il pour autant faire de l’école une cage dorée, déconnectée de son temps ? Le numérique a sa place en classe, notamment pour les élèves en difficulté ou ceux ayant des problèmes de vision ou d’audition, insiste Karine Mauvilly. « Doit-on appliquer un plâtre à tous, parce que certains ont une jambe cassée ? » Rien ne justifie un baptême précoce du numérique, surtout à l’âge où doit se faire l’intégration des acquis fondamentaux que sont l’écriture et la lecture. « L’école doit rester un refuge, faire contrepoids et rester critique face aux univers numériques. »

Les vertus attribuées au numérique pourraient n’être qu’un triste mirage.

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