« Je suis un fervent défenseur de la fiction »
Comédien et metteur en scène, Jean Liermier quittera le Théâtre de Carouge à la fin de l’année après dix-huit ans à sa tête. Rencontre avec un fou de la scène sur laquelle il s’engage corps et âme en revendiquant son amour pour les grands textes du répertoire, le public et ses équipes.
Comment est le monde selon Jean Liermier ?
D’un point de vue personnel, il est en pleine mutation. Je travaille actuellement sur le passage de relais avec Jean Bellorini qui va me succéder. Cela fait presque dix-huit ans que je dirige cette maison, et je pense que cette longévité s’explique par le contexte politique et financier spécifique que nous avons connu, notamment avec la reconstruction du théâtre, projet qu’il a fallu porter et incarner avec conviction. À ce stade, je considère que j’ai rempli les objectifs que je m’étais fixés à mon arrivée. Une institution publique comme celle-ci n’appartient à personne, sauf au public, à ceux qui l’ont précédée et à ceux qui la suivront. Il me semble donc que c’est le bon moment pour passer la main. L’équipe actuelle est formidable, le bâtiment est magnifique, et il y a une belle énergie collective. Je ne pars pas pour aller ailleurs, car je n’ai jamais été carriériste. Je veux simplement être authentique ici et maintenant.
Vous partez sans projet, vraiment ?
Vraiment. Pour la première fois, je me retrouve dans l’incertitude quant à mon avenir. Peut-être que cela ne sera pas du théâtre, même si ce milieu a toujours été ma colonne vertébrale. J’ai traversé des moments difficiles et des instants de joie grâce à lui. Cependant, j’ai également acquis une expérience qui pourrait trouver un écho ailleurs. Je ne me soucie pas trop de ce que je ferai après. Je préfère me concentrer sur la transition avec la nouvelle direction. Voilà pour l’état de mon monde personnel. Pour le reste… Le monde peut être désespérant et même terrifiant. Malgré cela, je crois fermement que le théâtre a une fonction essentielle dans la société actuelle. Certaines scènes choisissent de mettre l’actualité directement sur le plateau ; je préfère explorer l’imaginaire sans craindre de regarder parfois dans le rétroviseur. Des auteurs comme Sophocle, Molière ou Tchekhov ont beaucoup à nous enseigner sur notre condition d’humain et peuvent nous aider à tracer des perspectives pour demain. Pour moi, le théâtre porte une mission politique, au sens grec du terme, de l’intérêt de la cité. Il n’est pas l’endroit du zapping, mais celui où le temps a une autre valeur, où vous pouvez réunir des générations et des classes sociales différentes, qui se tolèrent l’espace d’une soirée.
D’où la programmation des textes du répertoire au Théâtre de Carouge depuis dix-huit ans ?
Aujourd’hui, nous assistons à une montée en puissance du théâtre documentaire et des écritures de plateau. Je reste, néanmoins, un fervent défenseur de la fiction. Je le constate d’ailleurs avec mes enfants qui me demandaient de leur lire le même livre plusieurs soirs consécutifs. Avant de vouloir changer d’histoire. Cela témoigne d’un désir d’explorer certaines narrations avant de passer à autre chose. C’est exactement là où le répertoire et les textes classiques prennent tout leur sens, car ils permettent d’ouvrir des portes vers des expériences et des réflexions intemporelles.
Le Théâtre de Carouge compte 6000 abonnés, un nombre impressionnant pour une scène romande. Pensez-vous que ce succès est dû au fait que vous proposez justement ces grands classiques et cultiviez un esprit de fraîcheur et de légèreté dans le choix des pièces que vous programmez ?
Je pense qu’il est crucial d’apporter un peu de beauté et d’espoir dans le monde d’aujourd’hui. Nous avons suffisamment d’endroits qui nous confrontent à la dureté de la réalité, et certains de mes collègues font un travail remarquable dans ce sens. Mais je crois qu’il y a une place pour des œuvres qui offrent une échappatoire, qui permettent au public de se départir des lourdeurs du quotidien, d’aller au-delà des écrans et de la violence omniprésente. Mon souhait est de tendre la main au public et de lui offrir des moments de légèreté, tout en lui permettant de réfléchir sur des thèmes profonds. Le véritable défi réside dans notre capacité à amuser et à provoquer le rire, même lorsque les situations sont tragiques. Actuellement, je travaille sur Le Tartuffe de Molière. Certaines de ses scènes, lorsqu’on les examine objectivement, sont d’une terrible cruauté. Pourtant, Molière avait ce don de nous faire rire de ces situations. Cela déclenche une catharsis, qui permet aux spectateurs de se libérer d’un poids, par la grâce de la fiction. Ma position par rapport au répertoire est donc de réfléchir à comment programmer des œuvres qui n’enferment pas le public dans une vision pessimiste de la vie. Je crois qu’il est essentiel de leur offrir des alternatives, d’ouvrir des espaces pour des perspectives d’espoir et de lumière. Ce n’est pas une question de donner des leçons ou d’être dogmatique. Je préfère aborder le théâtre comme une philosophie en trois dimensions qui cherche à comprendre les mécanismes de notre existence pour mieux cheminer ensemble.
Cette attention vaut aussi pour l’accueil du public ?
Elle est même capitale. À Carouge, le public est accompagné depuis son arrivée sur la place devant le bâtiment jusqu’à son installation dans la salle. Aller au théâtre, c’est un investissement: financier, bien sûr, mais aussi de temps. Des mois de travail peuvent être ruinés en deux secondes si le spectateur est mal accueilli, mal assis, mal nourri, si on lui parle mal. Notre travail est aussi de mettre les gens en condition, sans en faire trop, pour qu’ils entrent dans le théâtre les chakras grands ouverts.
Qu’est-ce qui a fait basculer votre vie vers le théâtre ?
C’était un jour au collège d’Annemasse. J’avais 12 ans et je passais devant toute la classe pour une récitation sur Tartarin de Tarascon. Ce qui est arrivé là a été d’une force incroyable. Une sensation physique avant tout : l’impression d’avoir des racines profondément ancrées dans le sol, comme si un fil invisible me reliait à quelque chose de vertical, de plus grand que moi, que je ne maîtrisais pas entièrement. Il y avait aussi la conscience aiguë du groupe : plus mes camarades riaient, moins j’avais envie de rire. J’ai ramené un 20 sur 20 à la maison. On m’a réclamé de réciter mon texte devant ma famille, que j’avais nombreuse. Résultat : un bide total. Un moment de consternation générale. Ma mère se demandait sincèrement si ma professeure de français n’avait pas pris des substances. Cette coexistence, dans une même journée, d’un moment de grâce absolue et d’un échec complet m’a appris quelque chose d’essentiel : cette quête-là ne serait faite que de travail. Que la grâce ne se décrète pas. Qu’elle se prépare, qu’elle se provoque parfois, mais qu’elle ne se reproduit jamais à l’identique.
Vous parlez souvent de cette quête comme de quelque chose qui dépasse le théâtre.
Absolument. J’ai très vite compris que ce que je poursuivais n’était pas réservé au théâtre ou aux arts de la scène. On retrouve ces moments-là dans le sport, par exemple, ou dans bien d’autres domaines : des situations où l’individu est à la fois pleinement lui-même et totalement au service d’un collectif. Quand les énergies circulent, quand quelque chose se met en mouvement entre les êtres, c’est un état dont on n’a jamais envie de redescendre. On court après toute sa vie. Et c’est peut-être ça, au fond, qui m’a mis en mouvement: cette tension entre l’apesanteur et l’effort, entre l’élan et la discipline. Je me souviens d’un copain qui se préparait aux concours des grandes écoles. Il avait un esprit brillant, qui allait très vite, et je l’admirais énormément. Un jour, il m’a dit : « Toi, tu as de la chance. Tu sais ce que tu veux faire. » Sur le moment, j’ai été surpris. Et puis, il m’expliqua que lui allait voir où il serait pris et déciderait ensuite. Sans avoir de vision inscrite dans le temps. Avec le recul, j’ai compris qu’effectivement, j’avais la chance immense d’avoir trouvé ma voie.
«Notre travail est aussi de mettre les gens en condition, sans en faire trop, pour qu’ils entrent dans le théâtre les chakras grands ouverts. »
Comment concilier cet engagement total avec la vie personnelle et familiale ?
C’est une histoire d’équilibre, comme un mobile de Calder. Ce sont des métiers de passion, sans interrupteur. Il n’y a pas de bouton off. La charge mentale est permanente. Et en même temps, il faut réussir à la partager, à la déplacer vers d’autres registres qui nous ramènent à quelque chose de très concret, de très sain. J’ai beaucoup observé les enfants d’artistes. Des enfants qui ne voyaient jamais leurs parents parce qu’ils travaillaient le soir. J’ai parfois mesuré la détresse de ces jeunes-là, qui ne l’étaient plus forcément tant que cela d’ailleurs. Mon inquiétude quotidienne, c’est de faire en sorte que, quand je rentre chez moi, mes trois garçons ne me regardent pas en se demandant : « Bonjour, monsieur, vous êtes qui ? »
Vos fils s’intéressent-ils au théâtre ?
Ils sont spectateurs. Ils accompagnent aussi leur mère, ma compagne adorée. Ils ont suivi toute l’aventure ici, au théâtre, pratiquement depuis le début. Mon aîné est né la première année où j’étais en poste, le second la suivante. Autrement dit, ce lieu fait partie de leur paysage intime. Pour l’instant, aucun d’eux n’a manifesté l’envie d’entrer dans les ordres. Et tant mieux. Je ne les pousse absolument pas. S’ils trouvent leur propre chemin, nourri de cette idée d’engagement, mais affranchi du modèle parental, alors j’aurai le sentiment que quelque chose s’est transmis, non pas une vocation, mais une manière d’être au monde.
Les présentations de saison sont deve-nues, chez vous, de véritables rendez-vous théâtraux. Comment les avez-vous pensées au départ ?
Au début, je me posais une question très simple, presque naïve : qu’est-ce que ce moment où l’on va parler de spectacles qui n’existent pas encore ? J’avais déjà participé à des présentations de saison en tant que metteur en scène, et très souvent les artistes affirmaient : « Que vais-je dire au sujet d’une pièce qui n’a même pas été jouée ? » Moi, en revanche, je sais pourquoi les équipes artistiques, les œuvres et les comédiens sont là. Je connais leur parcours, je sais ce que raconte la pièce, je sais ce que leur présence signifie dans une saison. Et surtout, je peux en parler sans gêne. Les artistes, eux, ne vont pas s’auto-congratuler. Je peux dire l’importance de leur travail, la chance que nous avons de les accueillir et ce que leur venue engage.
Au point que ces présentations sont d’immenses succès publics. C’est plutôt étonnant, non ?
Je ne l’avais pas anticipé. La forme a été repérée très vite. Une première présen-tation, puis l’année suivante deux, parce qu’il y avait beaucoup d’inscriptions. Ensuite, il a fallu investir la salle des fêtes, avec une retransmission en direct, en simultané. La dernière fois, j’en ai fait trois d’affilée, toutes complètes.
Vous avez d’ailleurs décidé d’en faire un spectacle… Le dernier sous votre direction.
Le dernier spectacle de la saison devait être Ivanov de Tchekhov. Une pièce splendide, mise en scène par Jean-François Sivadier que j’essayais de faire venir ici depuis dix-huit ans! À l’origine, je ne devais pas prolonger mon mandat au-delà du mois de juin. C’est le recrutement de Jean Bellorini, en poste à la direction du TNP de Villeurbanne jusqu’au 31 décembre 2026, qui a changé la donne : il ne pouvait pas arriver plus tôt, et le Conseil de fondation du Théâtre de Carouge m’a demandé de rester six mois supplémentaires. Je me suis alors posé une question très intime : était-il pertinent que mon dernier spectacle programmé soit Ivanov ? Soit l’histoire d’un personnage mis à l’écart du monde, qui s’enfonce dans la mélancolie. Je craignais que cela soit lu comme un signe, comme si je partais moi-même dans une forme de noirceur. Je ne voulais pas de cette interprétation. Je me suis dit qu’il fallait ajouter quelque chose. Un supplément. J’ai donc imaginé ce que j’ai appelé Présentation de saison(s), avec un « s » entre parenthèses. Ce n’est pas vraiment un spectacle, mais ce n’est pas non plus une simple prise de parole. Avec quelques complices, je vais tenter de raconter les coulisses de ces dix-huit années de direction. Revenir sur le premier jour dans le bureau, sur les affres de la reconstruction, sur les grandes ren-contres, le quotidien du théâtre, l’équipe, les travaux, la vente de La Cuisine à Nice, cette salle que nous avions imaginée pour continuer à jouer pendant la reconstruc-tion du Théâtre de Carouge.
Vous dites ne pas être doué pour l’écriture. Voilà qui tendrait à prouver le contraire ?
Je suis trop complexé pour écrire. Là, c’est autre chose. Ce n’est pas fait pour être joué par d’autres. Ce sont de petites histoires que je me raconte à moi-même pour tenir le fil. En fait, le théâtre, pour moi, est une écriture, bien sûr, mais une écriture fondée sur l’oralité. Même dans les présentations de saison, il y a beaucoup de plages improvisées. En même temps, il y a des choses très écrites : des repères, un storyboard, des indications précises pour celles et ceux qui m’accompagnent, notamment à la technique — un effet sonore, une lumière, un mouvement de plateau. Il y a donc bien une forme d’écriture, mais elle est d’abord orale. Et cela me correspond profondément. Kleist a écrit ce petit texte magnifique : De l’élaboration progressive des idées par la parole. Avec l’idée que le verbe et le mot ne sont que les incarnations sonores de la pensée en train de se faire. Dès que c’est écrit, imprimé dans un livre, pour moi, c’est figé. Je ne peux plus le transformer. Alors que dans un spectacle, si je sens qu’une idée bouge, si quelque chose surgit en représentation, le lendemain je peux encore le changer.
Quels souvenirs garderez-vous de vos dix-huit années passées ici ?
Il y en a tellement… Le plaisir d’être avec mon équipe au quotidien. D’avoir aidé à accoucher du plus beau théâtre du monde… Et puis la création de La Cuisine nous a permis de continuer à jouer et à proposer des spectacles pendant les travaux de reconstruction, alors qu’on m’encourageait plutôt à fermer pendant trois ans. D’avoir fait venir Les Géantes de la compagnie Royal de Luxe et de voir l’émotion traverser un million de personnes devant ce spectacle de rue hors normes. Je ne suis pas sûr que je pourrais réitérer cela aujourd’hui, car l’insouciance qui m’a animé à l’époque était essentielle. Et puis de me dire qu’aujourd’hui la structure de La Cuisine se trouve à Nice. Le public en sortant de la pièce tombait sur les tours de Carouge. Aujourd’hui lorsqu’il la quitte, il fait face à la Méditerranée. C’est beau, non ? ■