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Le bâtiment manifeste signé Shigeru Ban

La petite ville industrieuse de Bienne a connu tout dernièrement un événement dont la mesure mérite encore quelques détours: l’inauguration de «la Cité du Temps», nouveau siège de la marque Swatch, marque emblématique de Swatch Group, premier fabricant mondial d’horlogerie.

La Suisse n’a pas d’industrie du spectacle, elle a l’horlogerie. Un univers de mise en spectacle permanent qui se traduit parfois en monuments d’architecture. Une manière d’exposer de manière manifeste et bien visible le génie micromécanique voué par son échelle à n’être admiré qu’à travers une loupe monoculaire. Swatch donne un tournant résolument contemporain à cette mise en scène de l’indicible, avec un bâtiment de tous les superlatifs.

Ce n’est pas le premier de ces bâtiments manifestes dont le secteur horloger a le secret. Le coup d’envoi remonte à la décennie 2000, avec plusieurs constructions emblématiques comme la manufacture Vacheron Constantin bâtie à Plan-les-Ouates sur un concept de l’architecte star Bernard Tschumi. Comme le siège du groupe Richemont (propriétaire de Vacheron Constantin), dessiné par Jean Nouvel. Même Jean Nouvel qui a également conçu une petite manufacture pour Richemont, berceau de verre perché dans le Jura, à Villeret, au cœur de la Watch Valley. D’autres marques ont suivi la tendance avec des réalisations plus ou moins ostentatoires, plus ou moins spectaculaires. D’autres sont actuellement en construction. Audemars Piguet, à la vallée de Joux, est en plein chantier: deux signes architecturaux forts sur deux sites, un bâtiment en spiral et un autre en zigzag.

Un choc formel et monumental

Le siège de Swatch est taillé dans une veine particulière, bigarré et joyeux comme ses collections. Et comme l’a exposé récemment le directeur de la marque, Carlo Giordanetti, il s’agit d’un aboutissement de plusieurs années d’effort et le bâtiment incarne beaucoup plus qu’un abri pour tous les collaborateurs de tous les départements au service de la petite montre de plastique. Ce bâtiment est à l’image des ambitions de Swatch Group, qui continue de s’appuyer sur sa marque d’entrée de gamme, près de 40 ans après son arrivée détonante sur la petite planète horlogère.

L’édifice est un choc formel et monumental. Une trace indélébile au cœur du tissus urbain: un boa en mosaïque de verre et de bois qui apponte deux parcelles et surplombe une large rue. La création porte une signature, celle de l’architecte japonais Shigeru Ban, prix Pritzker 2014. Une personnalité célébrée dans le monde entier, connue et appréciée par la direction de Swatch Group, qui a déjà fait appel à ses services pour la construction du Nicolas G. Hayek (fondateur de Swatch Group, père de l’actuel CEO et de l’actuelle présidente du groupe) à Tokyo: un jardin suspendu qui contraste admirablement avec le contexte hyperurbain. Un galon de plus au pectoral de Shigeru Ban, architecte consacré du panthéon de la nouvelle création. A Paris, il a bâti le monument de la Seine Musicale. La petite ville de Metz lui doit son Centre Pompidou local. La Nouvelle-Zélande lui doit la Cardboard Cathedrale. Aux Etats-Unis, il a laissé le spectaculaire Aspen Art Museum. Dans son Japon natal, il a construit un édifice faisant miroir au Mont Fuji, le World Heritage Center.

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L’architecte japonais Shigeru Ban, prix Pritzker 2014, est une personnalité célébrée dans le monde entier, connue et appréciée par la direction de Swatch Group.

Toutes des réalisations auxquelles Shigeru Ban a donné sa griffe, celle d’une figure centrale d’une architecture contemporaine marquée par les nouveaux matériaux, l’approche expérientielle et le souci du développement durable.

Le siège boa de Swatch s’inscrit parfaitement dans le bestiaire de l’architecte-artiste. Monumental: une longueur de 140 mètres pour une largeur de 35 mètres, la réception est haute de 27 mètres et chacune des portes de l’entrée est un monstre d’une tonne de verre. Le bâtiment peut accueillir plus de 400 postes de travail partagés. La peau du bâtiment est une vaste aire de 1770 mètres carrés de panneaux photovoltaïques incurvés d’une capacité annuelle de 212,3 MW/H – inutile de préciser que le bâtiment est énergétiquement autosuffisant. La surface utile au sol atteint les 25’000 mètres carrés, répartis sur cinq étages. Il aura fallu quatre ans pour achever le chantier pharaonique, qui fait maintenant le pont avec le bâtiment héritage d’Omega, voisin.

Superlatif encore pour le hall de conférence, dédié à Nicolas G. Hayek, qui abritera à l’avenir des événements de natures diverses, que le public découvrira sans doute à l’occasion. Les visiteurs en découvrirons les généreuses proportions et ses rondeurs: une forme incurvée dont l’extérieur, visible de la rue, est couvert d’une mosaïque comportant 1,5 millions de tesselles, posées une à une à la main sur une surface de près de 700 mètres carrés.

Sous sa carapace de verre, le bâtiment dévoile une structure bois elle aussi bien dans son temps et bien en phase avec la stratégie Swiss made défendue par le Swatch Group. Le matériau utilisé provient à 100% des forêts suisses. Les chiffres impressionnent: 11’000 mètres linéaire de bois, une structure de 4600 éléments – tous de formes différentes, près de 2000 mètres cubes abattus. Mais, miracle de la nature, et le directeur de Swatch conclut ainsi l’inventaire: «Il ne faut que deux heures aux forêts suisses pour produire cette quantité de bois.»

Petite innovation au passage, le site est flanqué d’un petit kiosque rond: le premier shop de montres drive-through du monde. Comme l’a déclaré Nick Hayek, dirigeant de Swatch Group, «c’est la preuve qu’il n’y a pas que le e-commerce dans la vie».

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Architecture