Prenez place!

Bientôt plus conviviales, vertueuses et durables, nombre de grandes places urbaines en Suisse et en Europe sont réaménagées, ou sur le point de l’être. Toutes sont conçues pour mieux résister aux changements climatiques, être plus accueillantes et favoriser les liens sociaux. Petit tour des projets en cours.

La partie pour le tout : le réaménagement actuel de grandes places publiques en Suisse et en Europe préfigure ce que seront les villes du futur. Plus vertueuses, conviviales et sociales, plus à même d’atténuer les effets négatifs du changement climatique, de l’emprise automobile ou du commerce en ligne qui vide les centres urbains. Le temps presse. En 2050, les deux tiers de la population mondiale vivront dans des villes. Dès lors, mieux vaut montrer la voie, expérimenter de nouvelles façons de mieux vivre ensemble, d’apaiser les tensions et les solitudes par la métamorphose des grandes places. Pour la plupart d’entre elles, ce ne sont plus que des déserts minéraux, des parkings géants, des îlots de chaleur, où les modes de transport, du bus au vélo, se côtoient à grand-peine.

Errances urbanistiques

Il s’agit aussi d’une revalorisation de ces espaces. La grande place citadine a mau-vaise presse. « La pire catastrophe de gestion urbaine en Suisse depuis le Letten, une gare zurichoise désaffectée il y a trente ans alors qu’elle était occupée par des toxicomanes », regrettait Le Matin Dimanche en novembre 2025. Sous le titre « Comment Lausanne a perdu la Riponne », l’hebdomadaire décrivait le triste sort de la place centrale du chef-lieu vaudois, gangrénée par la drogue et l’insécurité, enlaidie par des décennies d’errances urbanistiques. Toutefois, sous réserve de réorientations à la suite des élections communales vaudoises de mars 2026, la place pourrait se réinventer, pour le meilleur.
Le projet de réaménagement de la Riponne « Au soleil, sous la pluie », dû à une équipe menée par le bureau lausannois Paysagestion, a remporté en mars 2025 un concours organisé par la Municipalité. Il prévoit de planter 161 arbres, de créer des gradins et un long couvert pour relier la place à la rue du Tunnel, d’aménager des aires de jeux ainsi qu’une ligne de brumisation sur le tracé de la rivière Louve, enterrée depuis des lustres. La mobilité douce sera privilégiée, la circulation automobile, en particulier l’accès au parking souterrain de la Riponne, sera réduite au minimum. Le sol sera perméable. Un imposant impluvium, une fosse de stoc-kage des eaux de ruissellement destinées à être restituées à la végétation, sera créé dans le volume occupé par l’ancien cinéma Romandie. Tout a été conçu pour que, enfin, la place respire et soit mieux armée face au réchauffement climatique. Il en coûtera 20 millions de francs à la Ville. Le début des travaux est prévu pour 2027-2028.

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(Equipe RIP ON)
Le projet de la nouvelle place de la Riponne à Lausanne prévoit de planter 161 arbres et d’installer une aire de jeux et des brumisateurs.

Un même processus de revitalisation se déroule à 20 kilomètres de là. Cette fois de manière concrète. Les travaux de la place du Marché de Vevey ont commencé en novembre 2025. Ils devraient durer deux ans et demi, pour un coût de 13,2 millions. Le projet du bureau veveysan Verzone Woods Architectes végétalisera la place sur ses franges, créera des « salons urbains » grâce à un mobilier spécifique, désimperméabilisera le sol pour mieux le rafraîchir et nourrir la végétation, installera un éclairage adaptatif, séparera les mobilités douces, réduira de moitié le nombre de places de parking (de 300 à 150) et aménagera un espace de détente au bord du Léman
Le projet permettra en outre de conserver les manifestations et les événements réputés qui se tiennent sur la place, les foires et les marchés qui datent du Moyen Âge, la Fête des Vignerons depuis le XVIIIe siècle, le festival Vevey Images tous les deux ans ou le cirque Knie à l’automne. Le lieu est unique en Suisse et rare en Europe. Avec ses 25’000 m2, la place du Marché de Vevey est l’une des plus grandes places ouvertes du continent. Elle est, certes, bien plus menue que les géantes fermées (entourées de tous côtés par des bâtiments) de Varsovie ou de Bordeaux, mais elle a l’avantage de s’épanouir sans obstacle vers le lac et les Alpes. La place est une interface entre la ville et le paysage, ce qui modifie son expérience spatiale. À juste titre, elle est classée comme bien culturel suisse d’importance nationale.

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(VWA)
À Vevey, la place du Marché est l’une des plus grandes d’Europe.

Comme ses pairs en projet, en travaux ou récemment transformés, la grande place a été l’objet d’une longue lutte politique et citoyenne. Les uns voulaient conserver un maximum de voitures pour assurer un accès facile au centre-ville, quitte à créer un parking souterrain (l’idée a été balayée en votation). Les autres pensaient en termes de valorisation du cadre de vie, réappropriation de l’espace public, usages sociaux, climat, culture, patrimoine, iden-tité locale. Ils ont gagné.
En particulier grâce à l’introduction, comme désormais partout en Suisse et à l’étranger dans ce type de réalisation à fort enjeu civique, de l’urbanisme dit « tactique ». Dans une dynamique de cocréation, le public est ici sondé, appelé à donner des idées, à juger les propositions de projets. Cette démarche participative et cette démocratie locale en action portent leurs fruits de Lausanne à Vevey, de Milan à Bruxelles, de Madrid à Glasgow quand il s’agit de repenser les grandes places urbaines.
Sauf à Paris bien sûr, symbole du pouvoir verticalisé. La capitale française a fait appel à un collège d’experts du patrimoine et du climat pour réimaginer la Concorde, la plus vaste place, ou plutôt le plus grand rond-point de la ville, son principal îlot de chaleur aussi. La commission a émis une douzaine de recommandations, dont la conservation de la symétrie du lieu et de ses éléments architecturaux et décoratifs, ainsi que le retour à sa conception originale du XVIIIe siècle : une place-promenade avec des fossés végétalisés. À l’issue d’un concours, l’équipe pari-sienne de l’architecte du patrimoine Philippe Prost et des paysagistes Bruel-Delmar a été choisie. Près de trois hec-tares d’espaces verts avec de larges pelouses seront créés, 131 arbres plan-tés, une terrasse surplombera la Seine, des escaliers permettront d’accéder à ses berges. Ainsi, 66% de la superficie seront rendus aux piétons, la circulation automobile étant rejetée à un seul axe en continuité de l’avenue des Champs-Élysées. Selon les projections, la chaleur en été sera réduite de 8,5 degrés. Les travaux seront lancés cette année. Ils dureront trois ans, pour un coût de 36 à 38 millions d’euros.

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(Philippe Prost-Bruel Delmar)
La place de la Concorde à Paris.

Symbole du pouvoir

Des projets similaires seront bientôt réalisés à Bruxelles (place Robert Schuman) et à Glasgow (George Square). Milan s’emploie à rendre une cinquantaine de ses piazze aperte aux habitants, aux vélos, aux touristes. Zurich a déjà verdi sa Sechseläutenplatz, devant l’opéra, au bord du lac. La ville a aussi rendu plus accueillantes l’Utoplatz et la Kalanderplatz du centre commercial Sihlcity, à la peine avec le développement rapide du commerce en ligne. Yverdon-les-Bains étudie la métamorphose du parking de sa place d’Armes.
Nées avec l’essor du capitalisme marchand au Moyen Âge, également conçues comme symboles du pouvoir des rois et des princes, les grandes places ont longtemps eu un statut aussi central que leurs emplacements. Puis sont venus les parkings moches et les multiples hésitations des planifications urbaines. Il est plus que temps de les réhumaniser, de les embellir et de les aérer, comme on ouvre au printemps les fenêtres d’une maison. ■