Aux Canaries, le premier musée sous-marin d’Europe

Par Julie Chaizemartin N°40 - Printemps 2017

Quoi de plus fascinant qu’un musée sous-marin ? D’habitude ce sont les archéologues qui fouillent les profondeurs marines à la recherche de trésors perdus du passé. Aujourd’hui, chacun d’entre nous est invité à plonger dans les eaux turquoise des Canaries pour y découvrir, non pas les vestiges d’une civilisation disparue, mais des sculptures contemporaines posées au fond de l’océan. Au large de Playa Bianca, à Lanzarote, le banc de sable à 12 mètres de profondeur est investi par des centaines de sculptures sous-marines constituant le Museo Atlantico, premier musée 100% subaquatique d’Europe.

Elles sont l’oeuvre de l’artiste anglais Jason deCaires Taylor, qui n’en est pas à son premier coup de maître. Depuis dix ans, cet artiste engagé dans la lutte contre la pollution des océans a déjà créé plusieurs galeries d’art sous-marines – les premières du genre – d’abord dans la mer des Caraïbes à Grenade aux Antilles, puis aux Bahamas où repose son monstre marin Ocean Atlas (pesant 60 tonnes pour 5 mètres de haut), la plus grande sculpture sous-marine du monde, et à Cancún au Mexique où il réalise le premier parc subaquatique qui accueille près de 450 000 visiteurs par an et lui vaut d’être considéré comme une des personnalités les plus novatrices de la planète. Car au-delà de l’indéniable force esthétique de ses sculptures, ce qui intéresse Jason deCaires Taylor, c’est de créer de nouveaux habitats refuges pour la faune et la flore des milieux marins. Ce passionné de plongée depuis sa plus tendre enfance n’a qu’un seul combat en tête : sauver les océans. Pour cela, il brandit la main du sculpteur au service de l’écologie. Ses grandes statues réalisées dans un ciment tendre, au PH neutre, sont d’abord moulées, souvent sur le corps des habitants des lieux où il travaille. Le fond de la mer se peuple alors d’hommes et de femmes, reflets de notre société contemporaine. Cette solution, à la fois artistique et environnementale, a pour but de circonscrire des zones protégées, que le public peut admirer et approcher. Que l’on soit plongeur aguerri ou néophyte du grand bleu transporté dans de petits sous-marins ou des bateaux à coque de verre transparente, on adopte ici un tourisme responsable.

Prise de conscience

Les oeuvres de l’artiste jouent le rôle de récifs vivants où les coraux s’accrochent pour régénérer une biodiversité en péril. Ainsi recouvertes d’un microcosme fascinant à regarder, elles se métamorphosent en trésors échevelés d’algues et maculés d’organismes vivants multicolores. Le sculpteur souhaite que l’on s’interroge et que l’on prenne conscience des dangers qui menacent les océans. « J’espère que mes oeuvres aideront à ouvrir une fenêtre sur un monde souvent oublié pour en révéler l’incroyable beauté. Mais je sens que les menaces auxquelles doivent faire face nos océans sont très vastes : le changement climatique, l’acidification des eaux, la surpêche, la pollution, la disparition des habitats… », explique-t-il. Le drame, l’individualisme et l’impuissance sont des thèmes récurrents dans ses œuvres. Au Museo Atlantico, son Rubicon rassemble 35 silhouettes humaines debout qui semblent marcher, comme des somnambules, vers une même destinée. Le radeau de Lampedusa (inspiré du Radeau de la Méduse par Géricault) dénonce la crise actuelle des migrants. L’artiste a pris comme modèles vivants des migrants d’Afrique de l’Ouest qui se sont réinstallés aux Canaries. Plus loin, le visiteur continue sa traversée entre un couple se prenant en selfie et une sculpture mi-homme-mi-cactus, symbole du lien qui unit l’homme à la nature. Une telle mise en scène opère comme un cri dans la nuit des eaux claires, lancé à la communauté mondiale. L’artiste veut que l’attitude des hommes envers la mer change, que les habitats sous-marins soient conservés comme dans un musée « pour que l’océan devienne un espace sacré », dit-il. On ne peut alors s’empêcher de se poser la question, en dissimulant à peine un espoir d’immortalité : qui découvrira ces oeuvres immergées, telles des Vénus antiques de notre époque moderne, dans 200 ou 300 ans ?