L’urbanisme aussi a son Graal : le Prix Wakker

Par Alexander Zelenka N°34 - Printemps 2014

Le Prix Wakker encourage depuis quarante ans l’urbanisme suisse. Décerné depuis 1972 par l’association Patrimoine suisse, le Prix Wakker récompense chaque année une commune helvétique pour ses efforts en matière d’urbanisme, d’aménagement du territoire et de protection de sites construits. De Stein am Rhein (SH), première commune primée, à Aarau (AG), lauréate de l’édition 2014, cette distinction reflète aussi l’évolution de la Suisse urbaine.

Montrer au grand public que l’urbanisme, l’aménagement du territoire et la protection des sites construits ne sont pas une matière sèche et difficile d’accès : tel est le pari de Patrimoine suisse, qui se bat pour la préservation des monuments historiques, tout en encourageant une architecture moderne de qualité dans le cadre des nouvelles constructions. Fondée en 1905, cette organisation sans but lucratif a, depuis, mis en place diverses actions. Parmi celles-ci : le Prix Schulthess, qui prime les réalisations particulièrement réussies dans le domaine des parcs et des jardins d’agrément ; le Prix Heimatschutz, qui récompense les groupes qui s’engagent pour la protection du patrimoine ; la Liste Rouge, qui recense les bâtiments en péril et donne un aperçu de leur histoire et de leur situation actuelle ; et enfin le Prix Wakker, lancé en 1972, qui distingue chaque année une commune pour son action en faveur de la conservation du patrimoine.

Lutter contre la perte d’identité des localités

Pour comprendre le contexte dans lequel le premier Prix Wakker a été décerné, un retour dans le temps s’impose. « Dans l’après-guerre, l’automobile devint, avec la motorisation des masses, l’un des déterminants de la planification urbaine, rappelle Patrick Schoeck-
Ritschard dans l’ouvrage 1972 – 2011, 40 Prix Wakker, édité par Patrimoine suisse en 2011. Redimensionnements de voirie, centres commerciaux et autoroutes urbaines avaient la cote. Or, face à la désertification des centres anciens, la transformation aveugle des villes, la résistance s’organisa. C’est à cet engagement pour la sauvegarde de l’identité des localités qu’a d’abord rendu hommage le Prix Wakker. » Première à le recevoir, en 1972, Stein am Rhein (SH) est une cité idyllique construite au bord du Rhin, dont la structure urbaine date des XVIe et XVIIe siècles. « Elle se caractérise par ses rues de style gothique tardif et baroque, ses jolies maisons à colombages, ses fontaines et ses tours fortifiées, écrit Marco
Badilatti, co-auteur de l’ouvrage précédemment cité, qui a consacré un portrait à chacune des quarante communes primées. Alors que le bâti ancien se dégrade à vue d’œil, on entreprit dans la seconde moitié du XIXe siècle, à l’initiative d’un consortium, de remettre en état l’auberge du « Weisser Adler », l’un des bâtiments les plus menacés. L’exemple fut suivi par d’autres propriétaires privés, puis par la commune, qui rénova l’Hôtel de Ville. » Stein am Rhein s’est vu décerner le Prix Wakker, explique-t-on chez Patrimoine Suisse, parce que sa population, ses autorités et ses organes techniques ont porté attention à l’aspect d’ensemble de la ville issue du Moyen Age sans transformer celle-ci en un musée figé, mais en la développant pour en faire le lieu d’habitation d’une communauté vivante.

Une focale élargie à l’aménagement local

Le début de la décennie 1980 marque un tournant. Avec Muttenz (BL), Prix Wakker 1983, Patrimoine Suisse n’honore pas une bourgade rurale ni un village idyllique – contrairement à ce qu’elle a fait les années précédentes en primant Saint-Prex (VD), Guarda (TI), Dardagny (GE) ou encore Ernen (VS) –, mais une commune d’agglomération qui lutte afin de préserver son identité malgré une très forte pression urbaine. « Les critères purement esthétiques cèdent le pas à des considérations urbanistiques, résume Patrick Schoeck-Ritschard. Les communes sont désormais récompensées pour la requalification de leurs rues et de leurs places, ou pour la création de zones de non bâtir autour de leur centre historique. » Il faut attendre presque vingt ans pour que le Prix Wakker revienne à une ville de plus de 20 000 habitants, en l’occurrence Winterthour, en 1989. La brèche est ouverte. Suivront Saint-Gall, Berne, La Chaux-de-Fonds et Genève, cette dernière ayant été récompensée en 2000 pour le travail exemplaire accompli dans le but de revaloriser l’espace public le long du Rhône. « Le prix distinguait cependant moins les vieilles villes que les efforts entrepris dans les quartiers du XIXe siècle, nuance Patrick Schoeck-Ritschard. L’attention se portait désormais sur le sort réservé aux cités ouvrières, aux sites industriels et aux édifices publics, dont on commençait à mesurer le potentiel d’identification. Parmi les lauréats de cette période figurent, par ailleurs, deux communes portant l’empreinte d’une personnalité marquante. Vrin (GR), tout d’abord, lieu de naissance de l’architecte Gion Caminada, puis Monte Carasso (TI), restructuré par Luigi Snozzi. Dans les années 90, le Prix Wakker est clairement placé sous le signe de la transformation des villes et des villages. Il valorise la capacité de penser le devenir du bâti existant et d’envisager l’avenir à partir du passé, dans les villages de montagne comme dans les grandes villes. »

La planification au service de la qualité de vie

Le passage du nouveau millénaire coïncide avec l’élargissement du Prix Wakker aux nombreux défis auxquels sont confrontées les villes et les communes, du renforcement des centres à la reconquête de l’espace-rue, en passant par la création de nouveaux espaces verts, la densification du milieu bâti et le difficile arbitrage entre conservation et renouvellement, relève Patrick Schoeck-Ritschard : « L’attention s’est notamment portée sur les villes qui cherchaient à se débarrasser d’une image ingrate, qu’il s’agisse de Bienne (BE), de Granges (SO) ou des neuf communes de l’Ouest lausannois, honorées en 2011. » En remettant en 2012 le Prix Wakker à Köniz (BE) – plus grande commune d’agglomération de Suisse, avec une superficie de 51 km2 –, Patrimoine suisse remet la problématique de l’agglomération au centre du débat. A ses yeux, la commune bernoise montre des pistes inédites en matière de gestion du trafic, de densification urbaine et de protection des espaces naturels. La commune limite avec succès le mitage du territoire en proscrivant le classement de nouveaux terrains en zone à bâtir et en densifiant les zones déjà bâties. Malgré ses presque 40 000 habitants et sa proximité avec Berne, la commune lauréate présente aujourd’hui un caractère rural sur une grande partie de son territoire. En 2013, la ville de Sion est distinguée pour être « parvenue à mettre durablement en valeur les espaces publics du centre-ville ». Et pour avoir su à travers son plan directeur intégrer la gestion des conflits d’utilisation du territoire aux réflexions sur la qualité du paysage. Cette année, c’est la ville d’Aarau qui est primée. Patrimoine suisse salue en particulier « ses stratégies de densification différenciées, en harmonie avec les caractéristiques propres aux différents quartiers. Des secteurs historiques et des espaces verts ont pu être sauvés ou valorisés. Ils contribuent de manière décisive à la qualité de l’espace public. » La remise officielle du prix aura lieu le 28 juin 2014 à l’occasion d’une manifestation publique.