Les substances dangereuses traquées

Par Alexander Zelenka N°27 - Automne 2010

Depuis 2009, les substances dangereuses de notre environnement bâti sont dans le collimateur du Service de toxicologie de l’Etat de Genève. Elles feront d’ici à 2013 l’objet de nombreuses mesures visant à leur éradication progressive. Tour d’horizon.

 

C’est une première. Rédigé par le Service de toxicologie de l’environnement bâti (STEB) du Département du territoire, un nouveau plan de mesures est entré en vigueur à fin 2009, suite à la modification de la loi sur la protection de l’environnement édictée par le Conseil d’Etat l’année précédente. Son but : traquer les nombreuses substances dangereuses présentes dans l’air et dans nos murs, en se focalisant sur leurs effets possibles sur la santé humaine. De nombreuses actions, en cours ou à venir, s’échelonneront d’ici à 2013. Les stratégies mises en oeuvre diffèrent selon les cas et vont de l’investigation approfondie à l’assainissement.
Des contrôles préventifs seront en outre effectués sur plusieurs sites. Un accent au niveau de la formation des professionnels du bâtiment ainsi que des campagnes d’information ciblées sont également prévus. En voici un aperçu.

L’amiante, tueur invisible et sournois

Les substances dangereuses dans l’environnement bâti peuvent être classées en deux catégories. La première comprend celles dont la commercialisation est réglementée ou interdite par l’Ordonnance fédérale sur la réduction des risques liés aux produits chimiques (ORRChim). Elles sont généralement présentes dans les matériaux de construction, comme l’amiante. Utilisée pour ses extraordinaires propriétés antifeu jusqu’en 1991, date de son interdiction, cette substance a été appliquée sous forme de dispersion directement sur les surfaces à protéger (flocage), intégrée aux matériaux d’isolation contre la chaleur ou encore employée pour la fabrication de textiles ignifugés comme les habits de pompiers et les couvertures antifeu. Ses effets sur la santé ? L’action conjuguée des fibres d’amiante et du système immunitaire endommage à la longue les tissus pulmonaires et peut provoquer divers types d’affections, de la fibrose pulmonaire à l’épaississement de la plèvre, en passant par le cancer bronchique du poumon. Le risque de développer une maladie étant proportionnel à la dose accumulée, les affections dues à l’amiante touchent essentiellement les travailleurs du bâtiment. En Suisse, on estime que cette substance est responsable de 200 morts par an, principalement dans le milieu du bâtiment. Actuellement, 5 000 personnes font l’objet d’un suivi médical suite à une exposition à l’amiante, d’après des statistiques de la SUVA datant de 2006.
Parmi les mesures prises à Genève pour contrer ce fléau, on peut signaler l’assainissement de quarante six des cinquante et un bâtiments ayant subi des flocages à Genève, dont la tour de la TSR. La plupart des communes genevoises ont par ailleurs procédé à l’expertise de tous les bâtiments de leur parc immobilier antérieurs à 1991. Grâce à des campagnes d’information ciblées, les manipulations inadéquates sur les éléments de l’environnement bâti, effectuées par ignorance tant par les ouvriers que par la population en général, devraient disparaître d’ici à 2013, conformément aux objectifs prévus par le plan cantonal. De même, des transformations ou des démolitions ne devraient plus être effectuées au-delà de cette date sans que les éléments amiantés aient été préalablement séparés et éliminés correctement. Enfin, comme on suppose qu’il faudra encore plusieurs dizaines d’années avant d’avoir éliminé les dernières traces d’amiante dans les bâtiments, les HES dispenseront des cours de sensibilisation aux substances dangereuses aux apprentis et aux étudiants qui suivent la filière des métiers du bâtiment.

Les PCB, nocifs pour l’homme et l’environnement

Egalement présents dans les matériaux de construction, les PCB, le plomb, les HAP, les PCP ou les fréons sont, comme l’amiante, interdits par la législation fédérale. Particulièrement nocifs, les polychlorobiphényles (PCB) font partie des douze polluants organiques persistants reconnus comme les plus dangereux pour l’environnement. Leur utilisation commerciale a débuté à la fin des années 20 et s’est poursuivie jusqu’au début des années 70. L’engouement qu’ils ont suscité repose en grande partie sur leurs excellentes propriétés de résistance à la chaleur et de non-inflammabilité. Leur faible coût de production a également favorisé leur utilisation dans des ouvrages d’art, tels que ponts et viaducs. Une pratique qui est loin d’être anecdotique puisqu’on estime qu’en Suisse, entre 1900 et 1994, 5 000 tonnes de produits contenant des PCB ont été utilisées pour prévenir la corrosion sur ce type de constructions.
Les mesures envisagées pour éradiquer progressivement ces substances sont similaires à celles prévues pour l’amiante. En plus de campagnes d’information et de sensibilisation à l’intention des professionnels et des étudiants de la filière du bâtiment, le plan cantonal prévoit la mise en application de la directive fédérale sur les PCB dans les masses d’étanchéité des joints, la fin de leur dissémination dans l’environnement lors de travaux sur des joints de façades et les constructions métalliques, de même que le développement au niveau cantonal des compétences pour l’expertise et l’assainissement. De plus, afin de responsabiliser les propriétaires, la loi impose désormais au mandataire d’accompagner la requête en autorisation de transformer ou de démolir un immeuble existant d’une attestation de présence ou d’absence de PCB. S’ils peuvent avoir un impact néfaste sur la santé humaine, de modifications du métabolisme hépatique à des troubles de la reproduction, en passant par des effets cancérogènes, les PCB causent aussi de grands problèmes écologiques. Leur dispersion dans l’environnement, due à une élimination incorrecte lors de travaux de démolition et de rénovation, peut causer une pollution du sol, de l’air et des rivières. Des teneurs élevées en PCB, supérieures aux valeurs limites admises, ont récemment été relevées dans la chair des poissons de la Sarine (canton de Fribourg), de la Birse (canton du Jura) et du lac Léman, entraînant des interdictions de pêcher.

Monoxyde de carbone sous surveillance

Cet état des lieux ne serait pas complet sans mentionner brièvement quelques-unes des substances non réglementées par l’ORRChim mais pouvant poser problème dans l’air intérieur et dans l’environnement de manière générale.
Celles-ci peuvent être présentes aussi bien dans les peintures que dans les colles, comme les composés organiques volatils. Elles peuvent également être générées de manière naturelle, à l’instar du radon, un gaz naturel radioactif, issu de la désintégration naturelle de l’uranium que l’on trouve en quantités variables dans toutes les roches et tous les sols de la planète. Si d’autres substances dangereuses pour l’homme sont présentes à l’état naturel dans l’atmosphère, la majorité est cependant générée par des activités humaines, comme le monoxyde de carbone.
Particulièrement nocif, ce gaz est dégagé par des chaudières, des cheminées et des chauffages d’appoint, peu ou pas entretenus, dans des pièces mal ventilées. Ces moyens de chauffage consomment l’oxygène des pièces et y rejettent la totalité des gaz brûlés. Plus l’exposition des occupants se prolonge, et plus le risque d’intoxication grave, voire létale, augmente. C’est encore plus vrai en cas de mauvais temps ou de tempête, lorsque le vent refoule le gaz à l’intérieur du bâtiment.
La liste des actions prévues dans le cadre du plan de mesures ne s’arrête pas au suivi des substances dangereuses existantes. Car dans le domaine des produits chimiques, les innovations et les nouvelles utilisations sont légion et le secteur de l’environnement bâti n’échappe pas à la règle. Pour éviter des atteintes à la santé publique imprévues et tenter d’anticiper les problèmes, il est nécessaire non seulement de gérer correctement les substances dont les effets sont connus, mais aussi d’étudier l’impact de celles qui le sont moins, afin de pouvoir appliquer, le cas échéant, le principe de précaution. L’avènement des nanotechnologies est un exemple des nombreuses problématiques émergentes actuelles. D’abord réservées aux industries de pointe, ces technologies commencent à être employées dans le domaine de l’habitat et trouvent leur utilisation notamment au niveau des peintures et de certains produits d’entretien ménagers. Or leur innocuité reste à prouver. C’est une des nombreuses missions que l’Etat devra assurer, avec le concours du STEB. Qui aura fort à faire d’ici à 2013.

Danger pour les enfants !

COV : Pour faire simple, les composés organiques volatils (COV) sont des gaz organiques qui s’évaporent plus ou moins rapidement à température ambiante et se retrouvent dans l’air. Ils proviennent des solvants contenus dans les colles, vernis, peintures et autres teintures. En cas d’exposition, ce sont les jeunes enfants qui présentent le plus de risques car leur appareil respiratoire, qui n’a pas fini de se développer, est encore fragile. Afin de sensibiliser la population à la problématique des COV et de l’inciter à en tenir compte dans le quotidien, un document grand public a été diffusé : « COV, y a-t-il péril en la demeure ? »

HAP : Les hydrocarbures aromatiques polycycliques, ou HAP, sont présents dans l’asphalte, le goudron et le bitume.
Outre leurs propriétés cancérigènes, ils peuvent aussi entraîner une diminution de la réponse du système immunitaire, augmentant ainsi les risques d’infection. Certains bois de construction traités au goudron de houille sont une autre source de HAP dans l’environnement bâti, de même que la réutilisation de vieilles traverses de chemin de fer dans les aménagements extérieurs des immeubles et sur les places de jeu.

Plomb : L’exposition à des peintures détériorées contenant plus de 0,5 % masse de plomb constitue un risque élevé d’intoxication pour les enfants par les poussières générées et par l’ingestion d’écailles. Des intoxications sont possibles même avec des peintures contenant moins de 0,5 % masse de plomb, en fonction des quantités absorbées. Des travaux effectués sans précautions sur des peintures contenant du plomb peuvent également constituer une source de contamination pour les occupants, jusqu’à six mois après les travaux.

En savoir plus :
Service de toxicologie de l’environnement bâti (STEB)
Avenue Sainte-Clotilde 23
Case postale 78 – 1211 Genève 8
Tél. +41 22 388 80 70
http://etat.geneve.ch/dt/toxicologie-pollutions/accueil.html