Meubles en bois tropical, complices de la déforestation

Par Hélène Seingier N°37 - Automne 2015

Teck, ipé ou jatoba, avec leurs couleurs chaleureuses et leur résistance à toute épreuve, les bois exotiques sont les vedettes des magasins d’ameublement et des terrasses « naturelles ». Pourtant, rien ne garantit que ces arbres aient été abattus légalement. Une bonne partie provient même de la déforestation clandestine. Enquête.

Dans le port de Rotterdam, le 6 novembre 2014, un zodiac de Greenpeace glisse le long de l’immense coque du Marfret Guyane, un navire français en provenance du Brésil. Alors qu’il s’apprête à décharger ses containers de bois tropical, les militants déroulent d’immenses banderoles jaunes : « Crime contre la forêt amazonienne – Stop au bois illégal ».
Pour la première fois, l’ONG environnementale a prouvé que du bois importé en Europe était illégal : une partie du chargement du Marfret Guyane provient d’une entreprise qui coupe des arbres clandestinement en Amazonie.

En France, 40 % du bois exotique serait illégal

Ipé ou jatoba d’Amazonie, moabi du Cameroun, teck de Birmanie… D’après les chiffres du WWF, 40 % du bois exotique importé en France serait illégal et inonderait ensuite l’Europe entière. En République démocratique du Congo, « moins de 10 % de la superficie d’exploitation forestière est légale et/ou durable », affirme un rapport de l’institut londonien Chatham House de 2014. Même certaines entreprises éligibles au label FSC (Forest Stewardship Council), un certificat de durabilité reconnu dans le monde entier, ont été condamnées pour avoir vendu du bois sans documentation valable. L’association « Le commerce du bois », qui représente importateurs et négociants français, admet le problème : « Personne ne peut dire qu’il n’y a pas de bois illégal (…). Certains plans d’aménagement ne sont pas respectés, des pratiques ne sont pas conformes au code forestier des pays concernés », reconnaissait son délégué général Eric Boilley au micro de France Inter, en mai.
Les immenses troncs aux tons rouges ou orangés, empilés dans les ports de La Rochelle ou du Havre, représentent une petite fortune. Le commerce illégal de bois génère environ 11 milliards de dollars par an, d’après Interpol. Quasiment autant que le marché de la drogue.
Mais contrairement au trafic d’armes ou de stupéfiants, l’importation de bois exotique est autorisée – et fort peu contrôlée. En Suisse, il n’est obligatoire de déclarer l’origine des bois proposés à la vente que depuis 2010. Dans l’Union européenne, il a fallu attendre 2013 pour qu’une réglementation, la RBUE, oblige les importateurs à vérifier la provenance de leur marchandise. Et les contrôles tardent à se concrétiser.

Un bois couleur sang

Pendant ce temps, l’impunité fait des ravages dans les contrées les plus reculées du Brésil, du bassin du Congo ou de l’Indonésie. Etroitement mêlé aux conflits agraires et aux mafias locales, le trafic de bois illégal prend la couleur du sang.
Le bois tropical illégal est également dévastateur pour les écosystèmes. Dans l’Etat amazonien de l’Acre, de part et d’autre de la route qui mène vers le Pérou, des souches calcinées et quelques bûches abandonnées sur le sol témoignent que l’endroit fut une forêt il n’y a pas si longtemps. Les vallons sont désormais couverts de pâturages et les arbres relégués au fond du paysage, sur la ligne d’horizon. En même temps que sa forêt, la région a perdu une précieuse source de précipitations… et émis une quantité incalculable de CO2.
La déforestation, qui décime chaque année la surface de l’Angleterre (130 000 km2), est à l’origine de 20 % des émissions de gaz à effet de serre de la planète.

Les bois européens, une alternative pour le consommateur responsable

Alors que faire au moment d’acheter un salon de jardin, un lit en bois massif ou des lattes pour une future terrasse ? Réponse : privilégier les bois européens – et même ouest-européens, car la fraude est également courante en Russie et dans les pays Baltes.
Pour les parquets et le mobilier intérieur, le chêne, le pin ou le châtaignier remplacent avantageusement les bois exotiques. Pour l’extérieur, les paysagistes écologiques conseillent le robinier (faux-acacia), très dense et imputrescible. Il n’a pas les couleurs chaleureuses de l’ipé ou du jatoba, mais il résiste comme eux aux intempéries et aux champignons durant des décennies. Le prix est similaire, le transport moins polluant… Pour le consommateur responsable, l’heure est venue de refaire appel aux bûcherons de nos régions.