Editorial de Thierry Barbier-Mueller – Smart City, une révolution en marche

Par Thierry Barbier-Mueller N°41 - Automne 2017

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« Smart City » ! Le nouveau terme à la mode, qui permet aux élus de surfer sur la modernité et la branchitude. Aura-t-il une durée de vie plus longue que « Ville 2.0 » ou « écocité » ? Et que recouvre-t-il au juste ? Une sorte de ville idéale hyper-connectée, où une masse de données sont à la fois récol­tées, exploitées et transformées pour produire un environnement plus sûr, plus sain et plus efficient sur le plan énergétique et environnemental. Les lampadaires publics varient d’intensité lumineuse en fonction de l’environnement détecté en permanence. Votre voiture se voit proposer en temps réel un nouvel itinéraire routier moins encombré en tenant compte de vos trajets précédents simi­laires. L’accès aux places de parc est régulé par des capteurs signalant les emplacements dispo­nibles (c’est une mesure environnementale percutante si l’on sait que 30 % de la consommation estimée du trafic routier est générée par des voitures tournant à la recherche d’un parking). Des senseurs mesurent le taux de remplissage des containers à déchets et dirigent l’itinéraire des camions de la voirie en fonction de cette donnée. Smart City, c’est aussi l’open data jusqu’à l’indi­gestion : la Ville de Montréal propose en accès libre continu plus de 230 « paquets » de données municipales, du taux de criminalité par quartier (avec, bien sûr, le détail par type d’infraction, du cambriolage jusqu’au viol…), en passant par la qualité de l’air, ou les 60 000 contrats octroyés par la municipalité depuis plusieurs années. À Hambourg, avec son port de 7 200 hectares de superficie, Smart City est devenu Smart Port, le défi étant d’absorber un doublement prévu de 2016 à 2030 du trafic annuel de containers, tout en réduisant l’impact environnemental.

À Tel-Aviv, il est possible d’utiliser son smartphone pour payer une amende (facile…) mais aussi pour inscrire ses enfants à l’école ou encore… déposer une demande de permis de construire (moins évident, et à Genève nous en sommes loin !). Évoquons aussi Smart Living, ce qui englobe la possibi­lité de piloter l’organisation et le fonctionnement de son habitat personnel en fonction, par exemple, du prix (fluctuant) de l’énergie disponible, des variations climatiques, des horaires habituels de réveil, coucher, repas… La transparence est un autre terme magique et séduisant souvent englobé dans Smart Whatever, mais qui pose immédiatement la question de la protection des données. Et évidem­ment, pour ne prendre qu’un exemple, que les 500 000 caméras installées à Chongqing (qui n’est pas vraiment un bastion de la démocratie avancée) pour surveiller 6 millions d’habitants font frémir… Il serait donc naïf de ne voir que du progrès gratuit dans une Smart City numérisée à outrance, et il va de soi que la sphère privée y sera menacée en permanence (on n’ose plus mentionner Big Brother – malheureusement et injustement devenu une référence-cliché – pourtant le chef-d’oeuvre d’Orwell (1) est, enfin clairement, à l’ordre du jour et sa lecture s’impose immédiatement dans la foulée de notre dossier ! L’avez-vous lu ?). Notre dossier vous emmènera aussi à Adélaïde en Australie, à Nairobi, à Barcelone, en Inde… Mais la Suisse dans tout cela ? Eh bien, elle est en retard mais, comme le dit joliment un de nos interlocuteurs, en s’équipant en retard on finit parfois en avance en bénéficiant de la meilleure technologie et en évitant certaines erreurs mises en évidence par les tâtonnements des autres. Et ce retard est aisément rattrapable ; certaines villes de Suisse sont déjà positionnées de façon prometteuse : Bâle est un leader qui dispose d’une association ad hoc regroupant de nom­breuses entreprises locales qui collaborent étroitement avec les services industriels bâlois, Genève et Carouge sont les deux (seules) villes suisses membres d’une association internationale regroupant plus de 100 villes et permettant l’accès aux meilleures expériences développées dans le monde entier et un partage de données… Le train est donc en marche, et il paraît évident que notre envi­ronnement va être transformé radicalement dans la décennie à venir !

On le voit, loin d’être un gadget éphémère, Smart City est une révolution en marche dont l’aboutis­sement transformera durablement et radicalement, brutalement même, notre environnement et notre façon de vivre. Avec à la clef une possible aspiration à un retour vers « l’hyper-ruralité décon­nectée » chantée par Sylvain Tesson dans ses Chemins noirs (2)…

(1) George Orwell, « 1984 », Secker and Warburg, 1949
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2) Sylvain Tesson, « Sur les chemins noirs », Gallimard, 2016

« Le chef-d’oeuvre d’Orwell est à l’ordre du jour et sa lecture s’impose immédiatement dans la foulée de notre dossier ! L’avez-vous lu ? »