Editorial de Thierry Barbier-Mueller – Presse : crépuscule ou renaissance ?

Par Thierry Barbier-Mueller N°42 - Printemps 2018

39_edito_01_hdNotre propos ici n’est pas de nous appesantir sur les difficultés de la presse notamment écrite. Bien sûr, elle souffre et doit se réinventer, mais finalement, l’émergence du monde numérique représente un défi, une vague disruptive voire destructrice pour tous les secteurs de l’économie ! Somerset Maugham ne nous rappelait-il pas, il y a déjà passablement de temps, que la permanence était une illusion et le changement la règle (1), aussi déplaisante celle-ci pût-elle être perçue ?

Certes, côté face, le bilan n’est pas rose : concentration à tendance monopolistique des journaux (2), chute vertigineuse des recettes publicitaires (3), réduction sévère des effectifs, disparition de titres, uniformisation du contenu rédactionnel. Mais, côté pile, un vent d’espoir et de fraîcheur souffle : grâce au numérique et au Web, il n’a jamais été si simple et si peu coûteux de diffuser ses idées et de proposer une offre média alternative ; de fait, les médias alternatifs ou « altermédias » fleurissent dans nombre de pays. Et si beaucoup de ces altermédias sont à la peine et vivotent, de vraies success stories se sont néanmoins déjà affirmées : « Mediapart », en France, compte 130 000 abonnés payants, le double du quotidien papier. Aux États-Unis, le « Pod Save America » compte 1,5 million d’auditeurs à chaque émission…

Le paysage est donc en mouvement ; il est impossible d’en décrire les contours précis ou définitifs. Mais il semble bien que la crise traversée actuellement par la presse fasse partie du processus de destruction créatrice cher à Schumpeter. Notre dossier explore, de façon forcément incomplète car la matière est vaste et protéiforme, différentes thématiques apparentées : la concentration des médias, leur redéploiement du papier au Web, les lanceurs d’alerte, l’évolution de la liberté d’expression (donc de la presse) dans différents pays, avec des constats parfois insolites : personne ne s’attend à ce que Singapour soit un modèle de libre expression, mais de là à ce que le pays soit au 151 rang mondial du classement de la liberté de la presse ! Évidemment, Internet est un facteur de liberté : il est plus difficile de contrôler le Web que des rotatives. Mais là aussi existe une face plus sombre : que l’on pense aux « fermes à trolls » russes où des milliers d’internautes sont grassement payés pour diffuser des fake news. C’est pour cela que l’annonce de la mort de la presse papier est sans doute prématurée : la crédibilité de ce type de support reste – restera toujours ? – supérieure à ce qui est diffusé sur le Web. Cela peut d’ailleurs expliquer les investissements dans les médias traditionnels d’individus fortunés (les frères Koch outre-Atlantique, avec notamment le rachat de Time, Jeff Bezos et le Washington Post, Serge Dassault et Le Figaro… Mentionnons également Israël où la presse est principalement entre les mains de deux milliardaires rivaux). Les motivations de ces nouveaux acteurs des médias peuvent évidemment intriguer – même s’il ne faut pas oublier qu’un milliardaire est souvent un bon homme d’affaires : lorsque Christoph Blocher participa au rachat de la Basler Zeitung, elle était sérieusement déficitaire ; aujourd’hui, le titre dégage plusieurs millions de bénéfice annuel.

Enfin, nous nous sommes penchés sur des outsiders, résistants, survivants ou encore innovateurs, qui luttent contre les courants ou un environnement contraire : on les trouve aussi tout près de chez nous, aussi bien dans la presse écrite que numérique d’ailleurs. Mentionnons Le Courrier à Genève, dont le discours clair et éloigné de toute plainte et catastrophisme force la sympathie et le respect ; le Journal de Morges, dont le rachat a été initié par son directeur-rédacteur en chef, persuadé qu’il y avait une vie possible en offrant l’information de proximité délaissée par les grands groupes. Ou encore, parmi les nouveaux altermédias, l’« Antipresse » de Slobodan Despot, dont il est intéressant de noter que, lancée sur le Web exclusivement, la formule se déclinera prochainement sous la forme physique et plus traditionnelle du papier.

Le sujet est passionnant, foisonnant, évolutif, et pour terminer sur une note positive d’espoir, je voudrais encore mentionner une belle entreprise incarnée par la Fondation Hirondelle : celle-ci, fondée en Suisse en 1995, vise à agir dans les régions troublées du monde pour y amener de l’information neutre et libre, en soutenant ou en développant sur place des médias indépendants. Un des terrains d’intervention de cette Fondation aura été la Centrafrique, qui bénéficie grâce à ce soutien d’une radio libre et indépendante, un véritable service public soutenu par une entité privée. Un exemple qui mériterait d’être suivi et qui rappelle combien une information libre est un besoin essentiel dans une société démocratique et paisible.

P.-S. : Une précision : le nombre de pages de notre publication est limité et nous offrons donc une version plus longue de certains articles, de même que quelques textes supplémentaires, dans notre édition Web (4). Voici d’ailleurs une autre illustration concrète de la complémentarité qui peut exister entre papier et Internet.

 

(1) « Nothing in the world is permanent, and we’re foolish when we ask anything to last. But we’re even more foolish not to take delight in it while we have it. »
(2) Aux États-Unis, en 1983, une cinquantaine d’entreprises détenaient 90 % des médias ; aujourd’hui, elles sont au nombre de 6 !
(3) En Allemagne, les recettes publicitaires de la presse écrite ont chuté de 4 milliards de 2000 à 2015.
(4) http://www.immorama.ch/

 

« La crise traversée actuellement par la presse fait partie du processus de destruction créatrice cher à Schumpeter. »