Le défi des îles

Par Florence Decamp N°40 - Printemps 2017

Les îles sont en première ligne sur le front d’un climat qui se transforme et d’une planète en souffrance. Parfois, leurs habitants n’ont pas d’autre choix, face à la montée des eaux, que de partir mais beaucoup se battent, inventent des solutions, développent leurs énergies renouvelables… Les plus faibles seraient-ils en train de montrer la voie aux plus forts ?

« La géographie que j’enseigne à mes élèves est en train de changer. Allez savoir combien d’îles comptera l’archipel des Salomon quand j’arriverai à l’âge de la retraite ? Combien auront été submergées par la mer ? » Ezekiel est un jeune instituteur à Honiara, capitale d’un pays dont cinq îles ont disparu. Sous l’action conjuguée de la montée des eaux et d’un déferlement de vagues particulièrement violentes, Kakatina, Kale, Rapita, Rehana et Zollies ont été rayées de la carte. Des îles d’une superficie allant jusqu’à 5 hectares qui portaient végétation et servaient d’escale aux pêcheurs de la région. Le rivage de six autres îles s’est effondré, faisant basculer au cours des dernières années une douzaine de maison à la mer, forçant deux villages à battre en retraite et à s’installer plus à l’intérieur des terres. « Ma mère est née et a grandi dans un de ces villages. Aujourd’hui, elle regarde le bord de mer et ne reconnaît plus rien », explique Ezekiel. A travers tout le Pacifique, aux îles Salomon, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, aux îles Kiribati… des familles abandonnent leurs maisons et leur terres saturées de sel sur lesquelles plus aucune récolte ne pousse. « Dans les îles, chacun a conscience des limites physiques de son territoire. Contrairement aux citoyens du monde, qui n’ont pas encore pris conscience de la finitude des ressources de la planète… Derrière le destin des îles, c’est l’avenir de l’humanité qui se décide », déclarait l’écologiste Nicolas Hulot, en juillet 2014, à La Réunion, lors d’une conférence dédiée aux îles et au changement climatique.

L’autonomie énergétique

Avec ses volcans et ses pitons, la terre de La Réunion qui monte au ciel comme une cathédrale de lave noire, empanachée d’une végétation échevelée, ne risque pas de disparaître dans l’instant sous l’effet de la montée des eaux de l’océan Indien, mais elle s’est engagée sur le chemin d’un développement durable qui passe par une impérative transition énergétique. Un défi pour une île dont les combustibles fossiles, venus d’Afrique du Sud, de Suède ou de Singapour, représentent presque 90% de son approvisionnement énergétique. Pourtant, dans les années 80, l’énergie hydraulique était reine et pratiquement 100% de l’électricité de l’île était fournie par les barrages. Mais l’augmentation de la consommation électrique provoquée par l’accroissement de la population (840 000 habitants) a fait reculer les énergies renouvelables. Elles fournissent aujourd’hui un tiers de l’électricité de La Réunion mais couvre à peine 15% de ses besoins énergétiques. Si ce département français s’est fixé comme but l’autonomie énergétique, il veut prendre son temps pour y arriver de manière cohérente. La plupart des élus se retrouvent sur ce point. Ils ne veulent pas que La Réunion soit le « laboratoire » de la transition énergétique voulue par Paris, mais un projet plus vaste qui engloberait l’énergie, les transports, l’habitat avec le partenariat de tous les habitants.

L’espoir, le solaire

Dans les jardins du pénitencier, les prisonniers font pousser des grenadelles et des piments oiseaux, des tomates et des herbes aromatiques. A une trentaine de kilomètres de Saint-Denis, la capitale de La Réunion, cette prison qui accueille environ 500 détenus est cernée de grilles et de miradors mais aussi de milliers de panneaux voltaïques. Ils sont reliés à des batteries de stockage qui, depuis la fin de l’année 2014, alimentent 12 000 personnes en énergie renouvelable, soit 30% de la consommation de la commune du Port, en évitant le rejet de 8 000 tonnes de CO2 dans l’atmosphère. Cette centrale solaire, mise en place par la société Akuo Energy, a pour nom Bardzour, qui signifie Aube naissante en créole. Elle fabrique de l’électricité mais aussi de l’espoir en donnant une formation aux détenus. Il y a ceux qui deviennent apiculteurs en travaillant sur les ruches, ceux qui pourront choisir d’être maraîchers après avoir acquis un savoir-faire dans les 6 000 m2 de serres construites au pied de la centrale. L’eau, le soleil et le vent sont mis à contribution, chaque jour un peu plus, pour que La Réunion se retrouve verte de la tête aux pieds. Chose faite sur l’île d’El Hierro, dans l’archipel espagnol des Canaries, qui fonctionne uniquement avec des énergies renouvelables. Battues par les vents de l’Atlantique, les éoliennes tournent à belle allure, mais si elles ralentissent, un « step » (station de pompage de transfert d’énergie par pompage) prend le relais. Le système est ingénieux et repose sur deux bassins, construits dans d’anciens cratères de volcan, l’un à la hauteur de la mer, l’autre à 700 mètres d’altitude. Quand le vent tombe, on relâche l’eau du bassin supérieur vers le bassin inférieur en fabriquant ainsi de l’énergie hydraulique. Quand le vent revient, on en profite pour repousser l’eau du bassin inférieur vers le haut. La boucle est bouclée et El Hierro ne dépend plus que du ciel pour son électricité qui alimente aussi une usine de désalinisation de l’eau de mer. Les 10 000 habitants ne payent pas leur électricité moins cher mais ils sont ravis de montrer l’exemple. Les voiturettes électriques se multiplient et les parcelles d’agriculture biologique aussi. Une histoire qu’Ezekiel, à Honiara, pourrait raconter à ses élèves qui viennent de villages souvent menacés par la montée des eaux. Il leur avait parlé de l’ingéniosité des gens du Pacifique qui, depuis quelques années, mélangent huile de noix de coco et fuel pour faire tourner les groupes électrogènes et les camionnettes. Peu importe l’océan, avait dit Ezekiel, les gens des îles, parce qu’ils peuvent lire la nature qui les entoure, trouvent toujours leur chemin.